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Le 5 décembre 2016 - 14:57  | Par Cassandra Poirier | Paru dans Homme - Hiver 2017
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Koriass, de plume et d'aplomb

Koriass, de plume et d'aplomb

Son nom est désormais connu du grand public pour ses prises de position. Son manifeste Natural Born Féministe publié dans Urbania en juillet 2015 nous a frappés en pleine face. Mais au soir du 27 octobre dernier, c’est sa musique qui fut célébrée et reconnue. 

Avec 8 nominations au Gala de l’ADISQ cette année, Koriass remporte le Félix de l’album de l’année hip-hop pour Love Suprême et celui de pochette d’album de l’année. Une consécration pour l’artiste qui en est à son quatrième opus, le plus abouti jusqu’à maintenant. «Quand je réécoute le premier album que j’ai fait, je trouve que ce n’était pas vraiment moi à 100%. J’ai un peu de la misère à l’assumer et j’ai l’impression que j’ai continué à faire de meilleurs albums, l’un après l’autre. Quand je regarde mon évolution, c’est sûr que j’en suis fier, parce que je suis quand même assez exigeant envers moi-même. Je me demande beaucoup, et quand je fais un projet, je veux qu’il soit le meilleur possible, analyse le rappeur. Il y a eu beaucoup de belles rencontres aussi sur mon chemin qui ont fait que j’ai une équipe qui est vraiment solide, autant au niveau de la promo que de la production musicale. Des éléments gagnants pour faire de bons projets et continuer à être productif et créatif.» 

Nouvelle ère dans le monde du rap
Dès novembre, et jusqu’en janvier 2017, Koriass prend la route pour l’Osstidtour avec Alaclair Ensemble et Brown. En référence directe au mythique Osstidcho, Koriass promet un show festif, témoignant aussi d’un certain renouveau musical, tout comme c’était le cas en ‘68. «On n’a pas trouvé ce nom-là en voulant dire de façon arrogante qu’on était aussi bon que Robert Charlebois et compagnie. C’était plus pour marquer un parallèle entre cette période-là et la période actuelle où j’ai l’impression qu’il y a un vent de fraicheur dans la musique québécoise; le rap qui prend de l’expansion, une jeunesse très interpelée par ce qu’on a à dire», explique Koriass. 

Parce que si le rap était destiné, il y a quelques années, à un petit microcosme d’initiés, il tend aujourd’hui à sortir de son cercle fermé pour atteindre un public plus large, des médias un peu plus mainstream et une meilleure visibilité dans l’industrie. «Je pense que les étoiles sont alignées. Les médias sont de plus en plus ouverts d’esprit, les gens qui décident sont peut-être un peu plus jeune, et il y a beaucoup d’albums de rap de qualité qui sortent au Québec, à qui on accorde de l’importance. De bons albums, avec des groupes de qualité et du professionnalisme. C’est un peu tout ça qui fait que le rap au Québec est assez puissant en ce moment.» Et forcément, l’une des figures de ce renouveau se manifeste en celle de Koriass. 

Pour son quatrième album, le rappeur est allé chercher au fond de lui pour proposer un album plus personnel, agrémenté d’une bonne touche d’autodérision. Il joue sur l’ego, et sur son alter ego (Korey Hart), et décortique le thème du narcissisme en une critique. «Ça part vraiment d’une introspection, de qui je suis, du type de rap que je fais. Je parle beaucoup de moi-même. Le narcissisme, c’est quelque chose qui fait partie de moi. La recherche de l’approbation constante, les réseaux sociaux, les “like”… J’avais le gout de partir avec cette idée-là, et avec l’envie qu’à la fin de l’album je me débarrasse de ce poids. C’est un peu une réflexion là-dessus, et en même temps, c’est quelque chose d’un peu thérapeutique à 2 cents, mais ça me permet de régler des problèmes personnels aussi par le biais de la création.»

Koriass se décrit comme un rappeur très technique, dense, imagé, cru ou humoristique à l’occasion, et sur les bords obsessif-compulsif en ce qui concerne les rimes syllabiques, comme il le dit lui-même. Avide de culture, son œuvre s’inspire des influences musicales de sa jeunesse et des artistes d’aujourd’hui dans tous les domaines. «Ça a commencé avec la musique que ma mère écoutait chez nous. Beaucoup de musique québécoise, qui a influencé la manière dont je m’exprime en musique, avec l’importance de mettre la beauté du français en valeur». S’en suit une panoplie de rappeurs américains. «Les premiers albums que j’ai achetés, c’est du rap américain: Busta Rhymes, Puff Daddy, tout ça, quand j’avais environ 14 ans… Puis je suis quelqu’un qui écoute beaucoup de musique aussi, pas juste du rap. J’essaie d’aller puiser ailleurs, autant pour les textes que pour les arrangements musicaux. J’écoute du folk, j’écoute plein de choses. Je suis un consommateur d’art en général, avec d’autres types d’artistes, des peintres ou whatever, donc je pense qu’il faut avoir un œil aiguisé et toujours essayer de trouver de la nouveauté pour essayer de se renouveler aussi créativement.» 

Se battre pour ses convictions 
La plume de Koriass est poignante dans sa musique, mais elle l’est tout autant lorsqu’il crache sur papier (ou sur le bloc-note de son iPhone), ses émotions, son ressenti, les injustices, ce qui vient le chercher en dedans. L’écriture est son exutoire. «Quand j’écris un texte, c’est vraiment pour moi que je le fais. Il y a une espèce d’urgence de le faire quand j’ai un sujet sur le cœur et que je veux en parler. Parce qu’à la base, j’aime lire un texte qui vient me pogner dans le ventre. J’essaie de faire la même chose avec les textes que j’écris, des textes qui sont sentis.»

Son manifeste Natural Born Féministe aura profondément marqué les esprits et aura propulsé Koriass sur tous les fronts (on se souvient de son passage marqué à l’émission Tout le monde en parle) pour défendre la cause féministe et conscientiser sur la culture du viol. Un dude qui prend la parole publiquement pour défendre la cause des femmes, il n’y en a pas beaucoup. Cela lui vaut le prix Homme d’inspiration attribué par la Fondation Y des femmes de Montréal, une première. Il entreprend aussi une tournée de sensibilisation dans les écoles. Il devient l’icône masculine du féminisme; un rôle qu’il ne s’attendait pas nécessairement à endosser: «Je ne m’attendais pas à l’endosser, et j’ai un peu de mal à l’endosser encore, ce rôle-là. J’essaie de faire ma part. Mais il ne faut pas non plus toujours me donner le spotlight pour en parler, il faut laisser la place aux filles là-dedans. C’est le fun de recevoir des prix et d’inaugurer celui qui célèbre les hommes qui prennent position, mais je trouve ça plate qu’il n’y en ait pas plus. Ce n’est pas tout le monde qui est à l’aise de faire ça non plus. Les hommes se font rares, plus discrets, plus mal à l’aise d’aborder ces thèmes-là.»

Si Koriass s’engage pour le féminisme, d’autres sujets lui tiennent également à cœur. La culture, par exemple, lorsqu’on lui demande de composer une chanson pour les écoles en tant qu’ambassadeur des Journées de la culture. Plus de 50000 jeunes ont chanté ses paroles, une expérience qualifiée d’incroyable par le rappeur. Les inégalités sociales, la pauvreté héréditaire, font également partie de ses combats. «Il y a beaucoup de monde qui étiquette de façon péjorative les gens de social justice warrior, soldat de la justice sociale, comme si c’était une mauvaise chose. Mais de plus en plus, je me rends compte que l’étiquette colle bien à moi. C’est vraiment juste les injustices en générales qui me donnent envie de me lever. Les gens qui les nient, ça me frustre. C’est des choses qui me donnent envie de prendre position et de continuer à faire ce que je fais, à essayer de faire une petite différence. S’ouvrir la gueule, c’est nécessaire quand tu as l’impression que quelque chose n’est pas adéquat, au lieu d’accepter le statu quo.»

Le parcours de Koriass est singulier. D’ailleurs, la réalisatrice Sabrina Hammoum le retrace à travers son documentaire Koriass, revenir de loin où l’on voit le rappeur dans toute sa sensibilité. Elle aborde les moments difficiles de sa vie et son succès. Une production qui sera présentée dans certaines écoles, car elle peut soulever des questions, des conversations. Mais avant tout, elle démontre qu’il n’y a pas qu’un seul chemin pour réussir dans la vie. «Je suis fier d’où je suis. Je commence à avoir un nom connu qui résonne au Québec et c’est mon quatrième album. J’ai 32 ans, ça fait longtemps que je fais ça, mais ça fait 3 ans que je n’ai plus de job de jour pour arriver. Quand je vois, en ce moment, où je suis, je ne me sens pas nécessairement privilégié, parce que j’ai travaillé pour, mais j’ai l’impression d’être chanceux d’être où je suis et c’est motivant. C’est un bon coup de pied au derrière pour continuer.» 

Continuer. Un cinquième album lui trotte déjà dans la tête, avec des projets d’écritures, peut-être un essai. Le jeu théâtral, sa première passion, lui donne des envies. ­Surtout après avoir mis le pied dedans avec Poésie, sandwichs et autres soirs qui penchent. Continuer, c’est bien ce que Koriass compte faire, avec sa plume et son aplomb.





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