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Style de vie

Le 17 octobre 2012 - 13:34  | Par: Jean François Boily
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Un petit goût d'extinction

Un petit goût d'extinction

Je zappais, récemment, langoureusement affalé dans mon divan. Mon épouse étant partie, je cherchais une émission affriolante où admirer la jeunesse féminine peu vêtue pour profiter agréablement de ma solitude au foyer. On n’est pas en congé tous les soirs, quand même. Or, j’ai vécu une grave débandaison télévisuelle quand j’ai constaté que, sur toutes les chaînes, j’étais condamné à regarder des émissions de cuisine. J’adore les poitrines et les cuisses, mais j’ai encore une petite réserve sur le poulet. Je dois être vieux jeu.

C’est quoi l’affaire? Il s’est passé quoi depuis La Fourchette d’or de Sœur Angèle? La multiplication des pains? Y faut pas virer fous. On est rendus qu’on s’énerve sur la bouffe-réalité, à regarder le succulent pâté au salmonidé de Madame Chose se battre contre l’exquise quiche au speck de Monsieur Machin, sous l’œil sévère des juges et les yeux anxieux du public. La compétitivité dans la cuisine familiale, c’est une bonne idée d’encourager ça. «Envoye, Simone, prouve-nous que tes pets de sœur sont ben meilleurs que le chômeur de la belle-sœur!»

Bouffe par ci. Bouffe par là. Bouffe de mes ancêtres morts. Bouffe de mes amis comédiens. Bouffe et mon appétit contre le cancer. Bouffe des ovolactovégétariens. Bouffe des LGB et transgenres. Bouffe des immigrés et des convalescents. Bouffe et gastroplastie pour obèses repentis. Bouffe metal des gens tatoués et heureux. Name it, on l’a!

Est-ce qu’on est blasés au point de se contenter de regarder du monde manger pis boire? Ou c’est qu’on est tellement éloignés de la nature qu’on a besoin de vivre l’expérience agricole dans les petites chèvres du fromage? Fait-on de la boulimie collective devant la télé pour se déglacer l’angoisse existentielle? Et pourquoi mouille-t-on d’extase chaque fois qu’un champignon se fait sauter dans le beurre? Soit on ne cuisine plus assez. Soit on est sur le cruise control mental. Soit on est vraiment morons. 

Certains affirment qu’on consomme les émissions et les livres de cuisine comme de l’architecture et du design, pas seulement pour apprendre à cuisiner, mais parce qu’on trouve ça beau. C’est vrai que c’est beau. C’est ben beau, même. Mais on devrait peut-être s’intéresser davantage à l’architecture et au design: c’est moins éphémère qu’un soufflé aux topinambours, et, vu la qualité générale de nos constructions et de notre urbanisme, beaucoup plus utile. 

Et si je me trompais? Étant donné que la bouffe est au cœur des civilisations et que la table rassemble, nous sommes peut-être dans un âge d’or où l’Homme occidental en surplus de production (et de poids) se définit par sa culture de la table, la bouche pleine, avec un petit verre de vino! Nobles plaisirs… Hmmm! Des millions d’années d’évolution pour finir devant Des Kiwis et des Hommes. Ça rassure pour la suite.

Dépité par ce grand banquet télévisuel qui sature nos ondes, je me redresse alors dans mon sofa, en me décoinçant judicieusement la bobette. La raie, délicieuse au beurre noir, respire mieux ainsi. Ce geste salvateur m’illumine d’un coup l’intérieur. J’ai soudainement ma révélation. Je veux moi aussi conceptualiser des émissions de cuisine. L’avenir est là. 

La première idée qui me vient à l’esprit est un show exotique à petit budget: La Cuisine qui fait mouche. Tourné au Niger, ce bijou de la télé mettra en vedette les mères du pays, qui récolteront les mouches au visage des petits avant de les cuisiner joyeusement de mille et une façons. C’est fort. On marque toujours des points avec l’agriculture locale. La formule devrait triompher et s’exporter facilement dans plusieurs autres pays d’Afrique. Je pense à Canal Évasion, peut-être… 

Comme le succès engendre le succès, je produirai ensuite un show local intitulé Pout-pout sur mon Skidoo, dans lequel je parcourrai le Québec à la recherche des fameux trésors de notre terroir hivernal. Débrouillard, je transformerai la chenille du skidoo en mélangeur à vitesse variable, tandis que le moteur servira pour les cuissons. Le muffler deviendra évidemment un chauffe-pieds pour les invités, qui, petit vin de glace à la main, seront si heureux de se geler le cul en ma compagnie. Bombardier financera très certainement cette aventure gastronomique ô combien originale. À moi la gloire.

À ce point, je pourrais m’asseoir sur mes lauriers, mais c’est mal me connaître. Le succès phénoménal de Pout-pout sur mon Skidoo (particulièrement en France) me permettra d’aller chercher le budget nécessaire à ma grande œuvre, qui ne fera pas dans la demi-mesure. Oh non! Découvreur de l’ultime, je défricherai là où tout a été défriché. Un Petit goût d’extinction sera mon passeport pour l’histoire.

Dans ce mégashow international, je sillonnerai la planète avec une seule idée en tête: celle de capturer, cuisiner et, surtout, manger tous les animaux les plus menacés. Miam! Un Petit goût d’extinction deviendra ainsi le premier show de bouffe vraiment cohérent, où l’on ne pourra pas goûter à ce qu’on voit, mais pour les bonnes raisons. J’imagine déjà les beaux moments de télé : « Oubliez ça, à la maison, le panda géant, c’est ben bon, mais c’était le dernier ! » Ou : « L’ours polaire, on s’ennuiera pas, parce que c’est pas si délicieux que ça ! » Un excellent concept. Il faut se démarquer dans la vie. Le goût de la fin, il y a très certainement un public pour ça. 

Ainsi rasséréné par le rose avenir qui m’attend, je retombe en apathie devant ma télé. C’est pas si pire les émissions de cuisine, finalement. Ça pogne. Et il y a encore de la place pour l’innovation. On devrait continuer à en produire plus. Plusplusplus. Toujours plus. Parce qu’on n’est pas nés pour des petits pains.





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