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Style de vie

Le 17 octobre 2012 - 11:48  | Par: Jean François Boily | Photo : Félix Amyot
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Otto Dix, la guerre qu'on ne veut pas voir

Otto Dix, la guerre qu'on ne veut pas voir

On ne me sort pas facilement au musée. Souvent, les objets rares qu’on y trouve m’indiffèrent, comme des pierres tombales de gens inconnus. Or, quand j’ai vu l’affiche annonçant l’exposition Rouge Cabaret, le monde effroyable et beau d’Otto Dix, j’ai immédiatement été interpellé par le tableau de cette Femme allongée sur une peau de léopard, dont les yeux de chat diaboliques semblaient me transpercer du regard. Je me suis donc rendu au Musée des beaux-arts de Montréal pour y faire la rencontre d’Otto Dix, un peintre qui a su témoigner, entre autres, des horreurs de la guerre et de ses contrecoups sur le tissu social. Une œuvre coup de poing, dirait-on dans les publications sérieuses. Je dirai plutôt qu’elle «fesse dans le dash». C’est plus senti. Je n’ai vraiment pas regretté ma sortie au musée.

L’œuvre est immense. Impossible à résumer en quelques pages. Au mieux, je ne peux que partager quelques-unes des impressions qui me sont restées. J’ai été particulièrement accroché par la première partie de l’exposition, où les œuvres sont regroupées respectivement sous les thèmes de La tranchée, La rue et Le bordel, qui influencent fortement l’œuvre d’Otto Dix jusqu’aux années 30. 

Cela dit, tout le parcours de l’artiste fascine, surtout lorsqu’on considère qu’il a dû transformer complètement son style à partir de 1933, lors de l’accession au pouvoir d’Hitler, car le 3e Reich considérait que ses tableaux violaient les principes de la morale et risquaient de nuire à la volonté de peuple allemand de se défendre. Rien de moins. «On pense qu’il a pu continuer à peindre parce qu’il avait été décoré de la croix de fer à la Première Guerre mondiale. Mais ses propos pacifistes et son style très scabreux et provocateur ne cadraient pas du tout avec l’esthétique prônée par le national-socialisme. Plusieurs de ses œuvres ont d’ailleurs été détruites publiquement, explique Nathalie Bondil, conservatrice en chef du Musée des beaux-arts.» 

Avec une grande intelligence, Dix s’est alors campé dans une sorte d’exil artistique. En s’inspirant des peintres primitifs et romantiques allemands, il s’est mis à peindre des paysages et des œuvres allégoriques subtilement subversives qui, à cause de leur esthétisme convenu, semblaient innofensives pour le régime. «J’étais condamné à l’art du paysage, dira Dix. Je le contemplais comme le ferait une vache dans un pâturage.»

À vrai dire, je suis trop ignorant en histoire de l’art pour avoir su saisir toute la subtilité de cette partie de l’œuvre. Cependant, nul besoin d’être un connaisseur pour être interpellé par ce que nous montre Otto Dix entre les deux grandes guerres: la vérité sanglante et nue sur la misère et la déchéance morale des nations dévastées par la guerre.

La tranchée
Les œuvres de la première salle consacrée à l’exposition sont lourdement marquées par la participation volontaire d’Otto Dix à la guerre, où, dès l’âge de 22 ans, il a combattu du côté allemand comme soldat mitrailleur dans les tranchées. De 1914 à 1918, Dix n’a cessé de dessiner: les carnages de guerre qu’il reproduit avec une subjectivité exacerbée sont saisissants, tout comme ses portraits de morts ou de mourants éventrés et criblés de balles, qui dépeignent crûment la réalité charnelle des tranchées en putréfaction. 

On peut voir l’ensemble des 50 gravures qui composent la série intitulée La Guerre, publiée en 1924. «J’ai bien étudié la guerre, dira Otto Dix. Il faut la représenter d’une manière réaliste, pour qu’elle soit comprise.» Qu’on le veuille ou non, pour la compréhension, c’est comme si on y était. Pour donner une idée du style de ces œuvres, on peut évoquer l’esthétique reprise plus tard par le mouvement punk et par les groupes rock heavy metal: les têtes de morts abondent et la violence est protéiforme. Chez Otto Dix, toutefois, la souffrance et l’empathie transparaissent, et on est loin des mascarades à la Marylin Manson et autres émules d’Alice Cooper. Cela dit, l’humour caustique n’est pas complètement de l’œuvre, comme en fait foi l’expression bizarrement souriante
de certains squelettes peints par l’artiste.
(Et que dire du tableau, La Famille de l’artiste, représenté ci-dessous, où Dix se représente lui-même avec un air d’étrange consanguin? Je suis forcé d’accorder un dix sur Dix à son clown intérieur.)

La rue et le bordel
Dans cette deuxième salle de l’exposition, on constate que l’expérience de guerre d’Otto Dix a continué à le hanter des années durant. Peintes principalement dans les années 20, plusieurs toiles représentent des prostituées (souvent accompagnées de marins), ainsi que des scènes de crimes sexuels sauvages. Ces œuvres sont dures. Dures à regarder et dures à accepter, parce qu’elles sont pleines d’hommerie. Que ceux qui croient aller voir du beau pour du beau se le tiennent pour dit. 

«Dans la société d’excès et d’outrance des Années folles, on peut imaginer qu’Otto Dix a vu la rue comme une guerre de tranchées, analyse Nathalie Bondil. Il percevait toute la souffrance des passants autour de lui, notamment celle des milliers de veuves de guerre obligées de se livrer à la prostitution pour survivre. Un critique a déjà dit que Dix était en guerre “contre cette usine à nausée qu’est la société”. C’est une très jolie phrase qui me semble faire le pont entre les œuvres de la rue et celles de la tranchée.» 

Pour rendre le propos ambivalent et encore plus troublant, tous ces tableaux de sexualité débridée et de violence presque insupportable côtoient des portraits de femmes éplorées, montrées comme des victimes de leur époque. Parmi ces pièces à la fois envoûtantes et angoissantes, notons l’exceptionnelle Petite fille devant un rideau (non reproduite ici), ou encore ce Nu à mi-corps (ci-contre), qui transpirent l’humanité et la compassion et qui capturent la fragilité humaine dans son essence. Bref, à ce point de l’exposition, on se gratte la tête en se demandant ce qui pouvait bien se passer dans celle de l’artiste. Et on en redemande.

«Dix n’est pas un moralisateur qui veut montrer la vie de manière manichéenne. Au contraire, il veut montrer un monde “effroyable et beau”, une tournure qui vient de lui, précise Nathalie Bondil. Il fait ressortir cette part d’animalité et de bestialité qui est en tout homme, et qui fait qu’on peut à la fois être barbare et faire preuve d’humanité. C’est très émouvant. C’est humain. Trop humain.» 

Actuel, trop actuel
À la guerre, Otto Dix a participé à de nombreux corps à corps meurtriers. Il aurait même avoué un jour à un de ses proches que «d’enfoncer une baïonnette dans le corps de l’ennemi procure une sensation indescriptible.» Son art bizarre, dur et tendre à la fois est d’ailleurs d’une intense indescriptibilité. La peinture était sans doute pour Dix un moyen de se soigner l’âme. Peut-être même le soignerait-on, aujourd’hui, pour le «guérir» de son syndrome de choc post-traumatique?

D’ailleurs, pour peu qu’on prenne la peine de mettre l’œuvre d’Otto Dix en parallèle avec les histoires sombres qui surgissent de temps à autre au fil de l’actualité, avec les échos de nos guerres menées contre le terrorisme, on se rend compte qu’elle est criante d’actualité. Des gouttes de vérité scabreuse suintent parfois à travers les parois bien lisses des images de la guerre qu’on choisit de nous montrer – qu’on pense aux scandales sexuels de prison d’Abou Ghraib, par exemple –, mais c’est loin d’être la norme. À l’ère de la guerre chirurgicale et aseptisée, menée à distance par des avions sans pilotes, on oublie trop souvent qu’il y a effectivement des tripes et des boyaux qui gisent dans les rues poussiéreuses des villes occupées par nos coalitions militaires occidentales. 

«Otto Dix peint vraiment la guerre qu’on ne veut pas voir, résume Nathalie Bondil. Il montre tout. Il n’y a pas de gratuité ni de volonté de choquer dans son œuvre. Il n’y a que le désir de montrer la vérité et d’exorciser ce qu’il a vu. Il nous dit: “Que celui qui a des yeux pour voir voie. Tout ce que j’ai à dire est dans mon tableau et vous comprendrez ce que vous voudrez.» Il nous laisse libres devant ses œuvres.» Un reality check percutant, voire essentiel. Il ne reste qu’à prendre le musée d’assaut avant le 2 janvier.

 

Otto Dix (1891-1969)
Matelot et fille (avec cigarette)
1926 (ou vers 1923)
Aquarelle
Otto Dix Stiftung, Vaduz
© Succession Otto Dix / SODRAC (2010)

 

Otto Dix (1891-1969)
La famille de l’artiste
1927
Huile sur bois
Städel Museum, Francfort-sur-le-Main,
propriété des Städelscher Museums-Verein e.V.
© Succession Otto Dix / SODRAC (2010)

Otto Dix (1891-1969)
Nu à mi-corps
1926
Huile et détrempe sur bois
Collection particulière, New York© Succession Otto Dix / SODRAC (2010)

Otto Dix (1891-1969)
Femme allongée sur une peau de léopard (Portrait de Vera Simailowa)
1927
Huile sur bois
Herbert F. Johnson Museum of Art, Cornell University
Gift of Samuel A. Berger
© Succession Otto Dix / SODRAC (2010)





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