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Le 17 octobre 2012 - 10:27  | Par: Jean François Boily | Photos: Eric Williams
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GEORGES ST-PIERRE, la voie du guerrier

GEORGES ST-PIERRE, la voie du guerrier

On dit de Georges St-Pierre qu’il est l’athlète québécois le plus célèbre sur la planète, reconnu partout, sauf au Québec! C’était peut-être vrai autrefois, mais ses succès persistants font lentement changer les choses.  Nous avons réussi à attraper Georges St-Pierre entre deux entraînements et nous lui savons gré de sa générosité, car son horaire est réglé au quart de tour. Sa priorité: arriver au combat au sommet de sa forme. Son but: continuer à dominer son sport pour éventuellement être considéré comme le meilleur combattant livre pour livre de la planète. 

À quelques semaines d’un combat, la discipline du champion d’arts martiaux mixtes est rigoureuse et son curriculum assez vaste. Normalement, le programme d’entraînement consiste en deux séances de deux heures par jour, où St-Pierre mélange l’étude de la boxe, du muay thaï de la lutte olympique, du ju-jiutsu brésilien et du sambo, en plus de faire de l’haltérophilie, de la gymnastique et des sprints. Chaque discipline fait appel à un entraîneur différent. Le dimanche est une petite journée consacrée uniquement à un entraînement technique de 45 minutes.   

«Il n’y a aucune de ces disciplines-là qui peut-être considérée plus importante que les autres, explique St-Pierre. Le but, en arts martiaux mixtes, c’est d’être complet. Le combattant qui a le plus de connaissances et le plus grand bagage d’expérience est normalement celui qui gagne. Il y a aussi le côté tactique qu’il ne faut surtout pas oublier.» Au-delà de la condition physique, c’est peut-être cet aspect de la préparation de St-Pierre qui le place une coche au-dessus de la plupart de ses adversaires. Sur son site web personnel, il explique d’ailleurs qu’il «a grandi en jouant aux échecs et (que) cela a inspiré la façon dont il développe son approche stratégique pour les combats».

L’anecdote suivante est explicite. En entrevue à ESPN, après sa victoire de janvier 2009 contre BJ Penn (lors d’un combat controversé passé dans les annales de l’UFC), Georges St-Pierre expliquait qu’un athlète aussi flexible que Penn risquait d’avoir les côtes plus sensibles que la moyenne et qu’il avait vu là un point faible potentiel. Il expliquait aussi aux analystes (médusés) que, dès le début du combat, il avait tenté une série de techniques visant à couper la circulation sanguine dans les épaules de Penn, pour ralentir la vitesse de ses coups. Cette analyse «biomécanique» de l’adversaire révèle que le champion ne laisse rien au hasard. 

La voie du respect
Georges St-Pierre détient des ceintures noires en karaté kyokushin et en jiu-jitsu brésilien. Développé à partir des techniques du karaté japonais traditionnel, le style «kyokushinkai» (qui signifie «école de la vérité ultime») préconise le plein contact, souvent à distance très serrée, et met l’accent sur l’efficacité en combat réel. Sa devise est éloquente: «un coup, une victoire». C’est un style d’impact et de puissance. Le jiu-jitsu brésilien, pour sa part, est un art martial dérivé du judo et du ju-jitsu, dont les techniques se pratiquent au sol et se terminent par un étranglement ou une clef articulaire. Il est intéressant de noter qu’en japonais, «ju-jitsu» signifie littéralement «technique de la souplesse» (même si ses résultats concrets sont extrêmement douloureux!)

On pourrait voir ces deux spécialités complémentaires un peu comme le yin et le yang de Georges St-Pierre, qui se plaît à rappeler qu’il est très attaché aux arts martiaux traditionnels, sans doute parce qu’il a été initié au karaté par son père, lui-même ceinture noire dans la discipline. À l’époque, il n’avait que 7 ans et son père voulait l’outiller pour mieux faire face à l’intimidation à l’école. On se demande qui aurait envie d’intimider St-Pierre aujourd’hui, dont la fiche depuis qu’il a grossi les rangs de l’UFC est de 20 victoires (dont 9 par KO et 5 par soumission) et de 2 défaites.

«J’ai toujours un petit velours pour le karaté, parce que c’est quelque chose qui m’a beaucoup servi, précise St-Pierre. J’aime aussi beaucoup la mentalité des arts martiaux traditionnels, qui parlent énormément de respect. Je pense que c’est quelque chose de très important. C’est pour ça que je ne parle jamais contre de mes adversaires. Bon… c’est sûr que c’est pas tout le monde qui est comme ça dans notre sport. Ça en prend aussi qui parlent mal, parce que ce serait assez ennuyant si tout le monde était gentil! Il faut des gens pour divertir les téléspectateurs et faire un bon spectacle, mais, pour moi, l’important c’est de me concentrer seulement sur le combat. Comme on dit en anglais, le trash talk, c’est pas mon fort.»  

Le prochain adversaire de St-Pierre, Josh Koscheck ne semble toutefois pas s’astreindre aux mêmes règles de conduite. Cet américain de 32 ans ne se gêne effectivement pas pour passer des messages provocateurs, par l’entremise de son compte Twitter, entre autres. Par exemple, il s’est moqué à quelques reprises du surnom «GSP» de Georges St-Pierre en affirmant: «GSP, je crois que c’est un acronyme pour Go Slow Please prononcé avec une voix de petit Québécois nerveux»; ou «GSP, je ne suis pas sûr, mais ça semble sonner comme un nom de jouet sexuel». Très édifiant.

Quand on lui demande de commenter ces paroles de Koscheck, qu’il a déjà vaincu par décision unanime en août 2007, St-Pierre n’embarque tout simplement pas dans le jeu. Il se contente de préciser que «c’est l‘aspirant numéro 1 et je suis très content de l’affronter une deuxième fois, surtout que cette fois-ci, ce sera devant mes partisans, au Centre Bell.» Il est courtois, le champion. Nul doute que la foule sera derrière son poulain et Koshcheck le sait très bien, car il a même écrit, toujours sur son fil Twitter: «Est-ce que je devrais amener un couteau à Montréal? J’ai entendu dire que les Québécois ne m’aimaient pas…» On souhaite sincèrement que ce désagréable arrogant, dont les commentaires frisent souvent le racisme, mange une volée mémorable le 11 décembre prochain. Go, GSP, go!

La voie de l’ambassadeur
Natif de Saint-Isidore, en Montérégie, George «Rush» St-Pierre est une vedette de l’autre côté de la frontière, encore bien davantage qu’il ne l’est chez nous. Il faut dire qu’il a fait bien du chemin depuis 1993, l’année où, inspiré par Royce Gracie, le gagnant du tout premier combat UFC, il a décidé d’adopter la discipline d’entraînement des arts martiaux mixtes. Après avoir mené son combat inaugural à 16 ans, chez les amateurs, il a poursuivi son ascension pendant une dizaine d’années pour devenir champion des mi-moyens de l’UFC en 2006. Il a ensuite perdu son titre en 2007, aux mains de l’Américain Matt Hugues, pour le reconquérir un an plus tard. Il est invaincu en quatre combats depuis. «Quand j’arrive aux États-Unis, c’est très gros et je suis souvent reconnu, mais je pense que c’est encore pire en Asie, explique St-Pierre. C’est pour ça que, quand je suis au Québec et que je suis capable d’avoir ma vie privée, je ne me plains pas. C’est parfait comme ça.» 

En septembre dernier, le New York Times consacrait un long article au champion québécois, dans lequel on apprend qu’il apparaît de plus en plus souvent dans les événements hautement glamour rassemblant, entre autres, des célébrités du monde de la mode et du cinéma. Le quotidien décrivait St-Pierre comme un «Canadien poli» qui a «beaucoup plus de chances de vendre son sport aux soccer moms que plusieurs de ses confrères à la langue sale». En fait, St-Pierre est en train de devenir l’ambassadeur d’un sport qui cherche à se défaire de l’image violente et controversée qu’il projette depuis ses débuts.

Au fil des ans, à mesure que l’appellation «arts martiaux mixtes» remplaçait le terme «combat extrême», on modifiait les règlements pour améliorer la sécurité des combattants: nous sommes désormais à des années-lumière d’une époque où il était possible de frapper son adversaire dans les parties ou de lui arracher les cheveux. En fait, les grands promoteurs d’arts martiaux mixtes, l’UFC en tête, visent maintenant un public aussi large que celui de la boxe, et la popularité des combats à la carte sur les chaînes de sport spécialisées est en voie de leur donner raison.

«Je veux être l’athlète qui va faire connaître notre sport au grand public, affirme Georges Saint-Pierre. Pour vous donner un exemple, une de mes idoles dans le sport pendant toute mon enfance, c’était Wayne Gretzky. J’ai trouvé ça vraiment sensationnel la manière dont il a réussi à promouvoir son sport dans le sud-ouest des États-Unis, une région où le monde s’en foutait du hockey. Quand il est arrivé à Los Angeles, il a changé la donne, pas seulement parce que c’était le meilleur joueur au monde, mais aussi à cause de la manière dont il agissait en tant qu’individu. J’aimerais faire la même chose pour les arts martiaux mixtes, dans les endroits où c’est peu connu, comme au Québec, entre autres.»

La voie de l’instinct
Georges Saint-Pierre n’est toutefois pas naïf. Il sait que le combat extrême n’est pas une activité particulièrement attendrissante. Il n’y a pas de fumée sans feu: plusieurs n’aiment pas son sport parce qu’il peut occasionnellement être difficile à regarder. Il sait aussi qu’il y aura toujours des détracteurs et une mauvaise presse occasionnelle. Par contre, il s’élève contre ceux qui parlent en mal contre les arts martiaux mixtes sans adopter une ligne de pensée cohérente. Il s’indigne notamment contre ceux qui affirment qu’il s’agit d’un sport barbare et qui, en même temps, ne jurent que par la boxe, supposément plus civilisée.

«Ces gens-là, je les arrête, parce que c’est prouvé scientifiquement que la boxe est plus dangereuse que notre sport, à cause des séquelles à la tête. Il y même davantage de morts en cheerleading qu’en arts martiaux mixtes, ajoute St-Pierre. C’est sûr que c’est une forme de divertissement qui ne fera jamais l’unanimité, mais la raison pourquoi c’est aussi populaire, c’est que le combat, c’est quelque chose d’inné, qui fait partie de nos instincts humains. On a tous ça en nous… mais il y en a qui l’ont plus que d’autres!»

Avec une grande intelligence, St-Pierre fait ensuite un parallèle entre les règles qui régissent un combat – «l’art de la guerre», comme il se plaît à l’appeler – et les principes qui nous aident à résoudre toutes les confrontations du quotidien, que ce soit la négociation d’un contrat, une chicane de couple ou une simple partie d’échecs. «Je ne demande pas à tout le monde d’aimer ce que je fais ou même, à la limite, de le respecter, mais si vous dénigrez mon sport, faites-le avec les bons arguments», plaide-t-il avec aplomb. 

La voie du sommet
Dans le gymnase, à l’abri des controverses, Georges Saint-Pierre poursuit son chemin vers son objectif ultime, celui d’obtenir un jour le titre de meilleur combattant livre pour livre au monde. En se promenant un peu sur les sites dédiés aux arts martiaux mixtes, on se rend vite compte que les mordus du sport et les analystes qui les nourrissent essaient d’influencer l’avenir autant qu’ils le peuvent, pour qu’advienne un jour le combat de leurs rêves: un affrontement entre GSP (champion des mi-moyens; 156 à 170 lb) et Anderson Silva (champion des moyens; 171 à 185 lb).

Pour les faire patienter, voici ce que répond St-Pierre à ceux qui veulent précipiter les choses (citation tirée du site ultimefanatic.com): «Dans ma carrière, j’ai toujours fixé mes buts très hauts. Et chaque fois que j’atteins un de ces buts, je m’en fixe un autre. […] Si je prends du poids, ce sera difficile de revenir en arrière. Ce n’est pas comme si je pouvais monter et redescendre comme je veux. Je dois être très prudent quant à ce que je fais. Si un jour je me bats à 185 livres pour un superfight, afin de déterminer qui est le meilleur combattant livre pour livre, et que j’atteins mon but, je n’aurai plus de raison de continuer parce que je n’aurai plus aucun but à atteindre. […] Ce sera le temps pour moi de me retirer. Je ne sais pas vraiment si, maintenant, à 29 ans, j’ai le désir me retirer. C’est donc mieux pour moi de rester où je suis en ce moment, à 170 livres.» 

Que ceux qui veulent garder leur champion dans l’octogone encore longtemps se le tiennent pour dit. En attendant, St-Pierre a d’autres chats à fouetter et se prépare en vue de son combat du 11 décembre, qu’il attend avec impatience. «Ce qui s’en vient, c’est le combat le plus important de ma vie, pas seulement parce que je me bats une deuxième fois contre Josh Koscheck, mais parce que je me bats chez moi, à Montréal. Je m’en vais dans l’octogone comme si c’était pour être le dernier jour de ma vie. Je vais tout donner ce que j’ai et ça va passer ou ça va casser… À la fin de la soirée, c’est moi qui vais avoir le bras levé, ajoute-t-il après un temps de réflexion.» Quoi qu’il arrive, on sait qu’une machine est en marche. 





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