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Style de vie

Le 17 octobre 2012 - 10:06  | Par: David Le Boucher
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En attendant la coke équitable

En attendant la coke équitable

Samedi soir dans un restaurant branché de Montréal. Deux jeunes femmes vont faire un tour dans la toilette, dont la porte est bien visible. Sous l’oeil des nombreux clients et employés, elles ressortent un instant plus tard avec un grand sourire, un air glamour – et les pupilles dilatées. Elles sont allées faire une ligne. Tout le monde le comprend, mais personne ne fronce les sourcils. Ceux qui l’ont remarqué esquissent un regard complice ou restent complètement indifférents. Pendant ce temps, les livreurs de cocaïne se garent en double dans les rues de la ville et distribuent rapidement des doses. Les dollars s’échangent et les partys se préparent. 

La stigmatisation négative de la cocaïne a grandement diminué ces dernières années. Dans plusieurs milieux, il est aujourd’hui banal de faire de la coke. Souvent, c’est même plutôt cool. Il s’agit d’un triste phénomène pour différentes raisons. On nous répète toujours que cette drogue est hautement nocive pour la santé. On nous dit aussi que sa popularité témoigne du vide d’une société en quête de sensations fortes ou de fuite. Mais on constate d’emblée que ces faits possèdent malheureusement un faible pouvoir dissuasif. À l’ère de la consommation responsable, peut-être devrait-on ajouter une perspective au débat entourant ce problème de société.

En effet, un des aspects négatifs de cette consommation est trop souvent passé sous silence: acheter de la cocaïne, c’est soutenir directement une industrie qui sème la souffrance partout sur son passage. 

Bon nombre de ceux qui consomment cette drogue sont des artistes, des étudiants ou des professionnels de toutes sortes. Ils sont éduqués, recyclent, se déplacent à vélo, évitent les Wal-Mart et boivent du café équitable (souvent colombien, de surcroît). Mais en remontant la ligne de coke jusqu’à sa source, on voit que ce geste de consommation finance différents réseaux, tous plus sinistres les uns que les autres.

Dans un pays producteur comme la Colombie, par exemple, les cartels de la drogue jouent un rôle primordial dans la guerre qui déchire le pays depuis des décennies. Dans les pays où les drogues transitent, comme Haïti ou la République dominicaine, on note une hausse marquée de la criminalité. Ces derniers temps, on parle d’ailleurs beaucoup du Mexique, notre chère destination soleil, qui est maintenant en guerre civile à cause du trafic de drogue. On parle d’une danse macabre qui a fait plus de 23000 victimes au cours les trois dernières années. Les gangs rivaux s’envoient des têtes décapitées par la poste et on transmet les exécutions sur YouTube. Ces «narcomessages», pour utiliser le jargon local, font partie du quotidien. Le gouvernement mexicain a déployé ses «forces de l’ordre» pour faire le ménage, mais l’ennui, c’est qu’elles ne combattent pas toujours pour le gouvernement, mais plutôt pour servir le baron le plus puissant. Et la population est prise entre les deux. Une petite Corona avec ça?

Et le cycle de la violence se poursuit quand la drogue arrive à destination. Les mafias, les motards, les gangs de rues et les petits revendeurs se disputent brutalement le marché en semant l’effroi. D’autres réseaux gravitent aussi autour de cette manne criminelle, comme ceux de la prostitution ou du blanchiment d’argent, pour ne nommer que ceux-là. 

Il ne faut pas se leurrer. Tendre un billet aux revendeurs de cocaïne, c’est financer directement cette industrie violente. Ça suffit pour annuler beaucoup de bons points de consommation responsable. Et ce n’est pas rien que le cas de la coke. Chaque drogue a son «buzz» et son bassin de victimes spécifiques. 

Que faire? La légalisation et l’encadrement du commerce de la drogue seraient peut-être une solution. Et ce n’est pas seulement l’opinion des équipes éditoriales des revues de poteux comme High Times. D’autres publications plus conservatrices comme l’influent journal britannique The Economist partagent cet avis. D’un autre côté, Antonio Maria Costa, l’ancien directeur de l’office des Nations unies contre la drogue et le crime rétorque que si la légalisation affaiblissait les réseaux criminels, cela se ferait au détriment de la santé publique, car il est d’avis que la facilité d’accès entrainerait plus de consommation. C’est un débat compliqué, très politisé, qui n’aboutira pas demain la veille. Une chose est certaine, c’est que les drogues équitables et légitimes sont encore loin.

Si un état d’esprit normal vous est intolérable, optez plutôt pour les stimulants légaux, allez en cure, ou faites, je ne sais pas, du yoga aquatique. En plus de donner un beau cul, il paraît que ça rend high. À l’ère de la consommation responsable, il nous faut, dit-on, réaliser la portée de nos actes. Les programmes de sensibilisation aux méfaits de la drogue devraient soulever ces aspects sans tarder. On pourrait même penser à une campagne publicitaire choc, financée par l’État, comme celles de la SAAQ visant à lutter contre l’alcool et la vitesse au volant. Imaginez les images évoquées par une ligne de poudre, quand on suit le chemin qu’elle a parcouru, du plan de coca jusqu’à notre nez… Pas si cool.

Je ne sais pas si les «tripeux» d’ecstasy qui embrassent l’univers et tous ses amis connaissent bien le processus qui mène à leur récréation: un des ingrédients actifs de l’ecstasy, l’huile de sassafras, provient d’un arbre rare, le mreah prew phnom, dont les meilleurs spécimens poussent dans la forêt tropicale cambodgienne. Cette huile est recueillie clandestinement par des personnes vulnérables et des enfants exploités par les grandes mafias asiatiques, fragilisant du même coup l’écosystème de la dernière forêt tropicale intacte de l’Asie du Sud-est. Dur lendemain de veille pour la conscience, une fois qu’on sait ça…





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