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Voyage

Le 16 octobre 2012 - 15:30  | Par: Ann Châteauvert
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Folie passagère à Vegas

Folie passagère à Vegas

Nous volons au-dessus du désert de Mojave sans que rien nous laisse soupçonner sa présence. Et soudain, entre deux montagnes, elle apparaît sous forme de mirage déployant ses charmes lumineux et son attraction fatale. Las Vegas, ville de tous les vices, capitale mondiale du jeu, Babylone des temps modernes et tentation dans le désert. Pendant que nous amorçons notre descente en enfer, je me demande ce que je suis venue chercher dans la ville de toutes les possibilités…

Tout d’abord, remontons le temps. 48 heures plus tôt, je suis assise au restaurant avec ma sœur. À la fin du repas, en guise de dessert, elle me tend une enveloppe rose. À l’intérieur: un billet d’avion pour Las Vegas. Surprise! Elle m’invite à passer un weekend de folies dans la ville du divertissement absolu. «Bon trentième anniversaire, me dit-elle. J’ai pensé qu’une petite incartade entre filles pourrait nous faire du bien.» Elle avait bien raison. En vérité, dès que j’ai entendu «Las Vegas», je fus prise d’une envie subite d’aller faire des abus en public!

Bienvenue à Vegas la fabuleuse 
En ce vendredi matin, le soleil tape fort et nous change de la grisaille montréalaise. Las Vegas est tout au bout de la route. Dans le trajet entre l’aéroport et le centre-ville, je peux voir se profiler à l’horizon les hôtels et les boîtes de nuit à travers le nuage de sable formé par le taxi. Nous avons passé une nuit blanche la veille, mais l’excitation du voyage nous aide à tenir le coup. Après tout, nous détenons deux laissez-passer pour le plus grand parc d’attractions pour adultes au monde. Un immense Disney World pour individus majeurs et vaccinés.  

Notre réservation était faite au Bellagio, qui se trouve au cœur de la Strip, juste en face du légendaire Flamingo1 et à côté du Ceasar’s Palace. La chambre nous offre une vue sur des fontaines fameuses qui nous font oublier que nous sommes en plein désert. «Mais jusqu’où vont-ils aller?» me demande ma sœur, stupéfaite, en assistant à l’explosion sonore des jets d’eau. Juste à y penser, j’ai le vertige. L’exagération. J’ai vite compris qu’à Vegas, l’essentiel réside dans une tentative grandiose de se mesurer à l’incommensurable. De voir toujours plus grand et de viser toujours plus haut.  

Après avoir déposé nos valises, nous traversons le hall d’entrée bourré de frimeurs et de gens friqués venus comme nous se gaver de fausses sensations. Au casino, les tables débordent de monde. La salle n’est que tintamarre et soupirs de déception. Nous sommes installées tranquillement au bar à boire des verres, quand une femme cernée, en sérieuse carence de sommeil, s’avance vers nous l’air perplexe. «Vous savez quel jour on est?», nous demande-t-elle. À vrai dire, nous avons nous-mêmes un peu perdu la notion du temps. Ouverts 24 heures, les casinos sans fenêtres plongent certains joueurs dans un état d’abrutissement total, de sorte qu’ils ne sont plus aptes à distinguer le jour de la nuit. Les yeux rouges, un filet de bave aux lèvres et une couche aux fesses, tout ce que ces joueurs compulsifs savent, c’est qu’ils sont «all in» pour continuer. 

Virée sur Las Vegas Boulevard
Comme nous ne sommes absolument pas fatiguées, nous décidons d’aller faire la tournée des casinos pour visiter cet immense parc thématique aux dimensions monstrueuses. Juste pour observer la démesure de plus près et peut-être y débusquer en chemin des indices nous rapprochant du rêve américain. Voyant dans Las Vegas la représentation amplifiée et difforme de ce rêve, nous sommes venues réclamer comme tout le monde notre part du gâteau. 

Plus tard dans l’après-midi, nous sommes au New York New York à regarder un nain dans un costume d’Elvis chanter Viva Las Vegas, quand ma sœur me fait remarquer l’ambiance loufoque de la place, son artifice. Le New York New York ressemble à tous les autres casinos, avec son rez-de-chaussée couvert de tables de jeu. Seulement, nous sommes dans une reproduction carton-pâte de la ville de New York. Un décor de cinéma qui reconstitue la statue de la Liberté, Broadway et même le pont de Brooklyn dans les moindres détails. Du tape-à-l’œil qui n’en finit plus de nous surprendre. 

Pendant que notre taux d’alcoolémie monte en flèche, il se déroule des choses assez étranges autour de nous. Une fille à moitié nue – qui doit être encore mineure – danse au centre d’une cage sur une musique de machine à sous. Juste en face, un homme la poursuit des yeux, langue pendante, enfilant les défaites au black jack et les cocktails gratuits. Un peu plus loin, une jeune Américaine souffrant d’un certain embonpoint tente de dompter un taureau mécanique sous le regard amusé et cruel de la foule. Les paris sont ouverts. Combien de temps la grosse va-t-elle tenir sur la bête? À Vegas, il est difficile de ne pas se laisser emporter par ce tourbillon de folie: la réalité est en elle-même trop déformée pour essayer de trouver un sens à tout ce grabuge. 

Une chose est sûre, ici, c’est vraiment le pied. Le sexe et le jeu sont à l’honneur. On se défoule, on satisfait ses désirs même les plus primaires, on exulte et, surtout, on joue. Qu’il soit brutal ou intelligent, le jeu est une activité fondatrice de l’être humain. Voilà sur quoi mise Las Vegas. Depuis la légalisation du jeu2, la ville a fondé sa richesse et, bien sûr, sa réputation sur le commerce du vice. Il faut bien le reconnaître: Sin City, comme on la surnomme, fait fructifier les sept péchés capitaux, et ce, sans remords ni scrupules. Elle semble avoir échappé au puritanisme légendaire des Américains. Et dire qu’à la base, en 1855, Las Vegas était une simple bourgade agricole fondée par les mormons…

Rencontre avec la chance
Encore quelques verres plus tard, je suis plutôt «cocktail» et l’envie me prend soudainement de jouer. Quelque chose au fond de moi remue, soupire et espère depuis déjà un bon moment. Je me tourne résolument vers ma sœur et lui dit: «Le moment est venu de tenter le diable». Le diable en question se trouve dans ma poche: un seul dollar tout froissé. Nous arpentons les allées de machines en quête de celle qui nous portera chance. Notre choix arrêté, je glisse mon dollar dans la gueule de Léviathan. Ça clignote et ça fait bling-bling… Le temps s’arrête: gros lot!

Certain l’appelle la chance du débutant, d’autre un coup du destin, mais, dans mon cas, j’opte plutôt pour une intervention divine. Je ne suis pas très douée pour les statistiques, mais je suis persuadée que les probabilités de gagner deux mille dollars en l’espace de quelques secondes sont faibles. Et que les chances de mettre un seul dollar dans une machine et de remporter le jackpot sont… quasiment nulles. Il n’y a aucun mot pour restituer ce sentiment de se savoir à la bonne place au bon moment, en ayant la chance de son côté. J’avais maintenant un montant respectable en poche et notre aventure à Las Vegas prenait une tournure inattendue. C’était la fête. Ça allait être le party!

Mais rejouer ou non, là était la question? J’étais déjà rongée par l’appât du gain. La tentation était forte, presque insoutenable, mais il ne fallait pas tomber dans le piège. Succomber au désir de jouer ne me servirait à rien. Je le savais, mais j’avais tellement envie. Mieux valait se retirer dans la gloire. Je ne voulais surtout pas devenir compulsive comme ces joueurs qui hantent les casinos au petit matin. Vegas ne fait pas de cadeau à ceux qui perdent. L’important c’est de se retirer gagnant. Dans notre cas, il était temps d’improviser. Sur un coup de tête, j’appelle donc la serveuse, envieuse de notre hystérie de gagnantes, et je lui commande une bouteille de champagne. Pour emporter. 

Soirée sur la Strip
Le jour descend et nous retombons lentement sur terre en marchant sur la Strip illuminée, un Moët & Chandon à la main. Le champagne semble m’aiguiser les sens. Mes yeux voient tout et pas grand-chose à la fois. Beaucoup d’enseignes, de néons et d’affiches de spectacles. Beaucoup de signes de dollars, de symboles et d’icônes. Dans mes oreilles, beaucoup de bruit.

C’est vendredi soir sur Las Vegas Boulevard. Éméchées et déstabilisées par un trop-plein d’émotion, deux filles sur leur trente-et-un tentent de s’appuyer l’une sur l’autre. La grande classe! Mais peu importe. Dans cette ville de cinglés, personne ne remarque les titubations de celles qui ne parviennent plus à se contenir sur leurs talons!

Après un excellent dîner à l’Atelier Robuchon et un spectacle du Cirque du Soleil, nous nous dirigeons vers le Circus Circus, un endroit en forme de chapiteau qui fait penser au grand Barnum & Bailey, un cirque ambulant des années 20. Véritable musée des curiosités, on y retrouve des carrousels, des stands de jeux, des amuseurs publics, des clowns, des magiciens et une panoplie de phénomènes de foires. Soudain, le spectacle d’un ours noir faisant de la bicyclette me donne la vague impression d’être dans un délire de Hunter S. Thompson3, mescaline, cocaïne et acide en moins. Étourdie par ce freak show vivant, je comprends alors les hallucinations du docteur Gonzo, le personnage de Tompson. Après cette incursion au pays de l’étrange, comblées par cette soirée de divertissements purs et superflus, nous rentrons à l’hôtel, terriblement vidées.

Bref retour à la réalité
Lorsque nous émergeons le lendemain, la bouche pâteuse, nous descendons à la piscine afin de nous remettre les idées en place. Une fois sur pied, nous décidons d’aller faire un tour dans le au centre-ville de Vegas, qui se divise en deux parties: la Strip et le Downtown. Nous sommes au cœur du quartier Fremont East, là où Elvis, Sinatra et la mafia ont fait les beaux jours du Golden Nugget et des autres établissements légendaires des environs.

Dans cette partie de la ville, le temps semble s’être arrêté4. C’est le paradis des buffets à volonté, des serveuses aigries, des néons pimpants et du kitsch. Beaucoup moins huppé et plus modeste que la Strip, le boulevard Fremont offre une expérience tout à fait différente et plusieurs options alternatives pour les visiteurs aguerris. Et tant pis pour les touristes en quête du gigantisme: dans ce secteur, c’est le tissu social qui nous fait sentir la démesure toute proche. Ici, un itinérant vêtu d’un déguisement déglingué de Superman nous révèle pour un instant le vrai visage de la ville.

Parmi tous ces gens qui affluent de partout au pays pour trouver du travail et réclamer leur part de rêve américain, plusieurs finiront paumés ou échoueront simplement dans l’un des misérables trailer parks situés à la frontière de la ville. 

Entre raffinement et décadence
De retour sur Las Vegas boulevard, en bonnes épicuriennes, nous nous dirigeons vers l’un des meilleurs restaurants de la ville, The Eiffel Tower. À l’intérieur de cette réplique de la tour Eiffel, le restaurant quatre diamants permet de goûter le raffinement de la cuisine française. Du foie gras au filet mignon, en passant par les os à la moelle et le bon vin, nous nous en mettons plein la gueule!

À la fin du repas, ma sœur me refait le coup de la surprise en me tendant une autre enveloppe. Cette fois-ci, elle contient un billet pour le spectacle de Leonard Cohen. À cet instant, j’ai l’impression qu’elle m’offre la rédemption! Paradoxalement, le poète quasi mystique est venu prêcher dans la ville du péché pour terminer sa tournée mondiale. «How ironic it is to give my last show in this unmagical place!», nous dira-t-il, narquois, pendant le spectacle. Ce fut un pur moment de grâce.

Après cet interlude dans notre décadence, nous sommes requinquées et de nouveau prêtes pour l’artificiel et l’ostentatoire. Rien de mieux, donc, qu’une sortie au Pure, cette discothèque et club privé appartenant à la starlette Paris, héritière de l’empire Hilton. Avec la chance toujours de notre côté et surtout quelques billets glissés dans la poche du portier, nous sommes vite devenues des personnes vraiment importantes. En gravissant les échelons de cette société nocturne, nous nous retrouvons sur un balcon à danser au-dessus de la crowd. Notre position nous donne une vue en plongé sur la piste de danse, une arène sauvage. Nous sommes heureuses d’être à l’abri dans notre tour d’ivoire. Cependant, avec tout l’alcool ingurgité dans les dernières heures, notre tour est de moins en moins stable, et menace de s’effondrer à tout moment. Lorsque les lumières s’allument, les visages exorbités des fêtards lubriques qui en veulent à notre peau nous ramènent à la dure réalité. Ma sœur, qui n’a plus qu’un petit filet de voix me chuchote à l’oreille: «Rentrons, je crois que nous avons fait le tour de la question.» Une parole empreinte de sagesse.     

Adieu Vegas
Pour notre dernière journée, nous faisons un peu de lèche-vitrine chez les plus grands designers de ce monde, mais, malgré nos résidus de gain de la veille, les Dior, Saint-Laurent et Prada sont tout sauf à notre portée. À bord d’une gondole, sur une fausse Tamise qui parcourt les entrailles du Venetian, nous savourons nos dernières heures dans la capitale de tous les excès. Nous aimerions prolonger ce moment d’inconscience et de jouissance impudique. Mais toute bonne chose à une fin. 

 À une heure de l’embarquement, je suis à la boutique de souvenirs de l’aéroport et je dépense mon argent en souvenirs débiles. Du briquet au cendrier, en passant pour les aimants pour le frigo, je prends tout. Je me dirige ensuite vers les machines à sous, pour tenter ma chance une dernière fois avant de m’envoler. Et puis… rien.

Ce weekend n’aura été qu’un rêve éphémère fantastiquement agréable. Las Vegas peut combler momentanément tous les désirs, pour autant qu’on s’y abandonne corps et âme. Je suis certaine, aussi, qu’elle aurait autre chose à offrir, si on cherchait à la découvrir hors des sentiers du vice, mais, en trois jours, il faut ce qu’il faut! Dans l’avion, je me repose.

 

 

1 Le Flamingo est l’un des premiers hôtels-casinos de Las Vegas, suivi de près par le Desert Inn, le Binion, le Sahara et le Tropicana. Construit en 1946, il contribuera à lui seul à conférer à la ville son parfum et son ambiance unique.

2 Les deux événements qui ont permis l’essor de Las ­Vegas sont : la légalisation du jeu en 1930, ainsi que la création du barrage Hoover, sur la rivière Colorado, en 1935. Toutefois, les retombées de la légalisation du jeu n’ont pas été instantanées. Il faudra en effet attendre quelques années et l’arrivée d’un homme de mauvaise réputation venu de Brooklyn : Bugsy Siegel. Il est le premier à caresser l’ambition de transformer Las Vegas en un véritable paradis du jeu. En 1947, après avoir perdu des fortunes dans de mauvais investissements, il est assassiné.

3 En 1971, Hunter S. Thompson publiera Fear and Loathing in Las Vegas. Ce road-trip sur l’acide sera adapté par la suite au cinéma par Terry Gilliam avec Johny Depp et Benicio Del Toro. 

4  Pendant ce temps, sur la Strip, les grands casinos se multiplient: on détruit tout ce qui est vieux pour y construire du neuf. Avec la construction du Mirage, du Ceasar’s Palace, du Bellagio, du Venetian et, tout récemment, du Wynn et du Encore, le « Vieux Vegas » tombe lentement dans l’oubli. 

 

Quelques adresses coup de cœur
Beat Coffehouse & Records. À l’angle de 6th Street et de Fremont, www.thebeatlv.com
Sen of Japan (sushis). 8480, Desert Inn Road, www.senofjapan.com
L’atelier Robuchon. À l’intérieur du MGM Grand, www.joel-robuchon.net
The Eiffel Tower. À l’intérieur du Paris Las Vegas, www.eiffeltowerrestaurant.com





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