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Rencontre

Le 16 octobre 2012 - 15:01  | Par: Marc Lajambe Photos: Félix Amyot
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Senécal décortiqué

Senécal décortiqué

Même s’il est un des écrivains québécois les plus lus et les plus adaptés au cinéma, Patrick Senécal a su demeurer sans prétention, très humain et, surtout, proche de ses lecteurs. Tout aussi passionné aujourd’hui qu’à ses débuts, à l’âge de 10 ans, quand ses premières nouvelles d’épouvante virent le jour, il n’a pas fini de nous surprendre. Anatomie de la peur et rencontre avec un auteur sympathique et verbomoteur qui n’hésite jamais à aller toujours plus loin pour repousser les limites de l’angoisse.

Griffintown. Rue Prince. Froid glacial. Quartier un peu déglingué. Notre lieu de rencontre: la cafétéria urbaine hyperbranchée Cluny (257, rue Prince). Comme promis, Patrick Senécal a apporté son long trench en cuir noir pour la photo. Pour «habiter», en fait, son personnage d’auteur noir. De là, la table était mise pour une solide mise à jour sur le travail de celui que plusieurs ont baptisé le maître québécois du roman d’horreur. 

Un vent de changement
D’entrée de jeu, on sent une volonté de renouveau chez l’auteur de 43 ans, le besoin de mettre un terme à un cycle et d’explorer autre chose. En effet, avec ses trois plus récents romans (Le Vide, Hell.com et Contre Dieu), ce dernier s’est penché sur des questions d’ordre social et son petit dernier est venu en quelque sorte clore cette trilogie «pessimiste-réaliste». Fait intéressant: de tous ses romans, Le Vide est celui dont il est le plus fier, pour la complexité de son intrigue.

«En démarrant Coups de tête, j’avais envie d’inviter des auteurs à sortir de leur zone de confort. L’univers de Patrick Senécal m’a toujours beaucoup plu, et j’ai aussi toujours pensé qu’il aurait sa place parmi nous, ne serait-ce que pour affirmer la tendance “genre” de Coups de tête. Dans Contre Dieu, toutefois, du point du vue du style, j’étais curieux de voir comment Patrick, habitué dans ses romans précédents à beaucoup de descriptions explicites et de longs dialogues, pourrait arriver à nous plonger dans son univers, à nous faire peur, tout en utilisant d’autres recours, d’autres modes narratifs, de dire Michel Vézina, des éditions Coups de tête.»

Il se passera des choses très étranges dans la prochaine série de romans de Senécal. Le premier tome, dont la sortie est prévue plus tard cette année, s’intitulera Malphas et se déroulera dans un cégep en région. Senécal parle de ce douzième roman comme d’un mélange d’Aliss et d’Oniria avec beaucoup de sang, de sexe, de «trash», mais aussi beaucoup d’humour. Humour? N’ajustez pas votre magazine… vous avez bien lu!

«Il y a un gamin en moi qui aime faire peur et s’amuser. Malgré le fait que le sang sera au rendez-vous dans cette série, j’aime le fait que je puisse y injecter une bonne dose d’humour, explique Senécal.» Un mélange d’humour et de science-fiction est également au rendez-vous dans le récit Fammes que Patrick Senécal a récemment écrit pour le recueil de nouvelles Chercher la femme, dirigé par India Desjardins et paru chez Québec Amérique.

L’anatomie de la peur
Faire peur a toujours été la marque de commerce de Senécal, et ce, depuis ses débuts vers l’âge de 10 ans. C’est tout d’abord par l’entremise de BD sanglantes et de petits romans noirs remplis de suspense que l’auteur à succès originaire de Drummondville, dont les ventes de romans frôleront bientôt le demi-million, a fait ses premières armes dans le genre. 

«Senécal, c’est l’expression littéraire sans barrière, du gros sexe ou de la grosse violence sale. Dans le fond, c’est le guichet de péchés cachés qu’on attendait pour se rincer l’œil d’aplomb et enfin s’avouer vaincus: on est tous des malades à notre façon. Avec lui, le démon tapi dans nos tripes peut enfin ricaner et s’éclater, déclare Patrick Voyer, journaliste et critique pour Info07.com.» 

Manipuler le lecteur et l’amener exactement là où il le désire est sans doute l’une des plus grandes qualités de l’écrivain et probablement sa plus grande fierté. Lorsqu’on se lance à pieds joints dans la lecture de ses romans et qu’on se met dans la peau de ses personnages principaux comme Bruno Hamel (Les Sept Jours du talion) ou Daniel Saul (Hell.com), on se demande réellement ce que nous aurions fait à leur place. C’est un signe immanquable que les mécanismes mis en place par l’auteur pour nous envoûter ont véritablement atteint leur cible.

En filigrane, il y a la peur, qui s’orchestre de diverses façons dans les romans de Patrick Senécal. Dans ses premiers écrits, elle tient davantage du fantastique, tandis que dans ses plus récents titres, elle ressort plutôt de la psychose collective. Autre fait intéressant: dans ses histoires, Senécal n’a jamais recours aux monstres traditionnels (vampires, zombies ou autres créatures de l’au-delà) pour mettre en scène l’horreur. Pour lui, les véritables «monstres», ce sont les humains.

«Ce qu’il y a de plus effrayant dans l’œuvre de Senécal, c’est l’être humain. L’être humain, au degré zéro, à la recherche de sens, qui veut toujours repousser plus loin ses limites, peu importe les conséquences. C’est nous-mêmes, raconte Jonathan Reynolds, auteur et éditeur aux éditions Les Six Brumes, qui fêtent cette année leur dixième anniversaire.»

Écrire pour vivre, vivre pour écrire
«Je suis vraiment choyé de faire ce que je fais au quotidien et de pouvoir en vivre mais je sais également que tout ça est très fragile et que tout peut basculer du jour au lendemain. J’ai remarqué une chose toutefois, au fil du temps. Entre un écrivain et un chirurgien qui sauve des vies tous les jours, les gens sont plus intéressés à en savoir plus sur un gars comme moi. C’est ce côté malsain du vedettariat qui me trouble profondément, de dire Patrick Senécal.»

Celui qui rêvait de vivre de sa plume depuis son très jeune âge a gagné son pari. Même s’il adore encore son métier d’écrivain, l’écriture n’est toutefois pas aussi facile pour lui qu’à ses débuts, la principale raison étant qu’il est de plus en plus critique par rapport à ses propres écrits. 

Si certains croient que Senécal écrit ses histoires la nuit pour s’imprégner de l’atmosphère lugubre de ses mises en scène macabres, qu’ils se détrompent. Son travail d’écriture se concentre plutôt de 9 h à 17 h, du lundi au vendredi. Il avoue être au sommet de sa forme tôt le matin. 

Il n’est pas rare non plus d’apercevoir Patrick Senécal en train d’écrire au bar Verre Bouteille, sur la rue Mont-Royal, à Montréal. «Quand j’écris, j’aime ça sentir que la vie continue autour de moi, qu’elle est près de moi», poursuit-il.

Devant l’écran, derrière la caméra
Sur le seuil, réalisé par Éric Tessier, a été le tout premier roman de Patrick Senécal à connaître une deuxième vie au cinéma. Puis, vinrent 5150, rue des Ormes ainsi que Les Sept Jours du talion. «Depuis Sur le seuil, Senécal a certainement pris de l’expérience, mais surtout de l’assurance quant à son travail d’adaptation. Je serais même porté à croire que c’est le résultat concluant des deux plus récents films qui le stimule à écrire du nouveau matériel exclusivement pour la série web La Reine Rouge, analyse Alexandre Duguay, fondateur et rédacteur en chef du site Sinistre Blogzine. »

«Même si j’ai toujours eu une écriture très cinématographique et photographique, et donc inspirée pour le cinéma, je trouve que la scénarisation de mes romans est une chose très difficile. Dans un premier temps, il y a la déconstruction de l’écrit pour l’adaptation en images et il y a également tous les compromis qui s’y rattachent, que ce soit avec les acteurs ou encore avec les bailleurs de fonds, choses auxquelles je ne suis pas confronté lorsque je suis en train d’écrire un roman seul dans ma bulle, explique Senécal.» Il en profite aussi pour ajouter qu’au-delà de la difficulté associée à ce travail, il en retire une grande fierté une fois les films terminés et présentés au grand public.

Décadente Reine Rouge
Dans la même veine, le projet de websérie, Les chroniques de la Reine Rouge (www.reinerouge.tv), sur lequel travaille présentement Patrick Senécal, semble lui donner carte blanche au plan de la création cinématographique. Ne manquez surtout pas les huit épisodes d’environ dix minutes qui seront présentés à compter du printemps 2011. 

«On fait ce projet-là avec les moyens du bord, sans subvention ni rien, explique Senécal. Mais, d’un autre côté, c’est nous qui tirons toutes les ficelles. Bien sûr, il y aura toujours quelqu’un pour nous dire que telle ou telle chose aurait pu être améliorée, mais, au final, on s’en câlisse un peu, car on aura fait les choses à notre goût!» Précisons que cette websérie mettra en vedette le célèbre personnage de Michelle Beaulieu, auquel l’auteur fait référence dans la plupart de ses romans.

Dieu et le Diable
Qu’on pense aux forces du bien et du mal présentes dans Sur le seuil, aux justes et aux injustes de 5150, rue des Ormes, au thème de la vengeance (œil pour œil, dent pour dent) exploité dans Les Sept Jours du talion ou encore à l’absence totale de croyance dans sa récente trilogie «pessimiste-réaliste», il est pratiquement impossible de lire Patrick Senécal sans plonger dans les valeurs judéo-chrétiennes. 

«L’influence chrétienne est perceptible dans les concepts de justice, dans les titres évoquant l’Ancien Testament ou l’enfer, dans le vide existentiel et les pertes de croyances, dans la corruption de l’esprit et des actes par l’argent et le pouvoir, dans les actes sexuels inhabituels et les perversions diverses… Les romans de Senécal sont constamment sous l’influence des valeurs judéo-chrétiennes. Chacun à leur manière, les protagonistes de Senécal sont tous croyants. Lorsqu’ils perdent leur confiance en Dieu et que leurs repères religieux tombent, cette nouvelle absence de sens de la vie justifie alors le fait qu’ils se tourner vers le Mal, explique Hugues Morin.» Cet auteur et blogueur s’est d’ailleurs récemment penché sur cette question dans un excellent billet qu’on peut lire sur l’Esprit vagabond (www.espritvagabond.blogspot.com).

Une chose est sûre: vivre l’horreur par procuration semble être un plaisir coupable dont les lecteurs ne semblent pas vouloir se lasser. Les ados québécois sont d’ailleurs de plus en plus nombreux à hisser Senécal au sommet de leurs auteurs préférés. Lorsqu’on jette un coup d’œil à l’agenda de ce dernier, on réalise aussi que ses expérimentations littéraires ainsi que ses diverses incarnations des luttes entre le Bien et le Mal risquent d’occuper dans le futur une place de plus en plus grande sur les tablettes de nos bibliothèques.  

Outre les futurs romans auxquels il songe actuellement, Patrick Senécal a également plusieurs projets cinématographiques sur sa planche à dessin, notamment quelques scénarios originaux. Il s’agit là d’une preuve supplémentaire qu’il désire mettre beaucoup d’énergie derrière la caméra, une véritable passion à laquelle il regrette de ne pas avoir succombé plus tôt… Bref, la machine à écrire la peur de Senécal ne semble pas en voie de montrer quelque signe d’essoufflement que ce soit. Et c’est tant mieux. 





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