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Style de vie

Le 15 octobre 2012 - 15:14  | Texte et photos : Sophie Ducharme
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Portrait du père au troisième millénaire

Portrait du père au troisième millénaire

L’image du père a-t-elle changé depuis l’époque où il traînait sa femme par les cheveux et qu’il se souciait bien peu de sa progéniture? Sans faire appel aux plus éminents anthropologues, personne ne contestera que l’homme des cavernes a disparu. Peut-être reste-t-il encore quelques réminiscences de ce passé lointain chez quelques spécimens, mais tout le monde s’entendra pour ne voir là que des exceptions. Cependant, certains préjugés ont la dent dure et, dans le domaine de la paternité, il y a toujours une grande place pour l’évolution des mœurs… 

Même s’il a appris à se parfumer, à prendre soin de lui, à être galant, à faire le ménage et même à encourager les luttes féministes, il n’aurait toujours pas acquis la capacité d’aimer, d’éduquer, de soigner et de chérir son enfant. Dans la conscience et l’inconscience collective, la mère semble rester la seule référence en la matière. 

Un vocabulaire ancré dans les mœurs trahit d’ailleurs cette volonté de voir en la femme la seule personne capable de prendre soin d’un enfant. Ne parle-t-on pas à tout vent d’instinct maternel?

«L’instinct maternel est une chose qui n’a jamais été prouvée scientifiquement. Il existe des mères qui ont de la difficulté à s’attacher à leur enfant dès la naissance pour différentes raisons. L’attachement d’un enfant à quelqu’un se caractériserait par l’engagement de cette personne  dans la vie de l’enfant, explique Richard Campeau, enseignant au centre de ressources éducatives et pédagogiques (CREP).» Tout autant qu’une mère, un père peut être soignant, responsable, affectueux, présent, pourvoyeur ou évocateur d’un grand réconfort dans l’esprit de ses enfants. À l’instar de l'instinct maternel, nous pourrions donc parler d'instinct paternel. 

LA SÉPARATION 
De cette image de Cro-Magnon qui lui colle à la peau, le père semble faire contre mauvaise fortune bon cœur. Confronté à une mère omniprésente dans les rapports qu’elle entretient avec son enfant, l’homme préfère souvent baisser les bras et se contenter de remplir ses devoirs conjugaux lorsque ces derniers le satisfont. Les plaisirs de la chair ont-ils des raisons que la raison n’a pas

Or, la situation se corse le jour de la rupture, initiée le plus souvent par la femme. Les pères côtoyant des groupes de soutien mettent très souvent en avant le fait qu’ils n’ont pas vu venir le coup. «Ils ne se rendent compte de la situation qu’après avoir reçu la requête de l’ex-
conjointe», précise Patrick Cavalier, conseiller
au sein de l’organisme Père Séparé à Montréal. 

«La séparation est souvent le déclencheur d’une crise chez l’homme. Deux fois sur trois, elle est le fait de la femme. Si, en plus, le père perd le lien avec ses enfants et qu’il doit payer une pension alimentaire importante, il peut se sentir déstabilisé. C’est ensuite son emploi qui est directement menacé. Il aura aussi plus tendance à consommer de l’alcool, se plongeant progressivement dans une crise identitaire profonde, avance Raymond Villeneuve, directeur du Regroupement pour la valorisation de la paternité (RVP)». Cet organisme qui s’est donné la mission de valoriser la paternité au Québec a été reconnu le 27 mars dernier par la ministre de la Famille, Yolande James, comme organisme communautaire Famille national. 

C’est la première fois qu’un organisme national dédié aux pères reçoit cette appellation, synonyme de subventions. Peut-être est-ce ici la preuve que les choses commencent à changer. Raymond Villeneuve garde cependant les deux pieds sur terre: «Ce n’est qu’un début. La société évolue lentement. Les lois ne sont pas discriminatoires, mais l’application des lois et des mesures administratives favorisent consciemment ou inconsciemment la mère.»

Cet ardent défenseur de l’égalité des sexes s’est donné la tâche d’éplucher les différents programmes nationaux de santé publique. Le constat qu’il dresse est sans équivoque: «Le mot mère est écrit 56 fois et nulle part je n’ai trouvé le mot père.» Les exemples de ce genre sont légion. 

L’ADMINISTRATION «MATERNELLE»
Autre exemple: dans le plan stratégique 2008-2012 du ministère de la Famille et des Aînés, on ne retrouve le mot père nulle part.

Le terme est-il désuet? Les instances du Petit Robert devraient peut-être se demander s’il ne faudrait pas remplacer le mot «père» par autre chose, ou peut-être, tout simplement, le supprimer du lexique…   

Le directeur de l’état civil, pour sa part, ne se pose pas la question, et la paternité semble être pour lui une simple formalité linguistique. Ainsi, à l’heure de déclarer une naissance, seule une case pour «la mère biologique» de l’enfant est considérée, le père se contentant de compléter les espaces dédiés à «l’autre parent». 

Un programme d’aide aux jeunes parents nommé SIPPE (Services intégrés en périnatalité et petite enfance) n’a sûrement pas eu le temps de s’intéresser aux difficultés qu’un jeune homme qui a la garde de son enfant peut éprouver. Son formulaire n’envisage même pas de case pour inscrire le nom d’un père demandeur.  

Une très grande partie des formulaires gouvernementaux ne s’intéressent qu’aux données liées aux mères. La scolarité des enfants ou la monoparentalité ne semblent pas être des problématiques masculines au regard des organismes institutionnels. 

Mais ne noircissons pas trop le tableau. En 2006, le Gouvernement du Québec instaurait le congé de paternité et de parentalité. Cette avancée sociale a permis d’instaurer l’égalité des sexes en matière de garde d’enfant aux yeux des employeurs. Cet exemple reste néanmoins l’exception qui confirme la règle.   

Le rapport annuel 2007-2008 du Conseil de la Famille et de l’Enfance, portant sur l’engagement des pères, a mis de l’avant les carences des programmes sociaux du Québec. «Dans les actions, les communications, les programmes ou mesures, les lois, les budgets, peu d’éléments sont destinés particulièrement à la condition paternelle», peut-on y lire. 

Une fois sorti d’une forêt d’embuches administratives pour jouir de sa paternité, le père se retrouve souvent démuni devant la montagne judiciaire qui se dresse alors devant lui. 

AJUSTER LA BALANCE DE THÉMIS 
«Dans 70,1% des cas de divorce et dans 84,5% des cas de rupture d’union libre, la garde des enfants est confiée exclusivement à la mère.» Voilà ce qu’était la réalité de la situation en 2004 d’après le Rapport du comité de travail en matière de prévention et d’aide aux hommes, plus connu sous le nom du rapport Rondeau. Le document a rapporté au ministère de la Santé et des Services sociaux une interprétation des lois souvent en faveur de la mère lorsqu’il s’agissait de la garde des enfants.

Bien que ce rapport alarmant n’ait pas été suivi de réelles mesures au Québec, la balance judiciaire semble quant à elle se rééquilibrer d’elle-même. «Avant 1986, les pères ne voyaient leurs enfants qu’une fin de semaine sur deux, et, pour les plus chanceux, la Cour avait ajouté le déjeuner du mercredi. En 1990, on a commencé à parler de garde partagée et, depuis une dizaine d’années, on y accorde une très grande importance, explique Richard Langevin, psychologue expert à la Cour depuis 23 ans. Il m’arrive d’expliquer à la Cour qu’une garde partagée n’est pas la solution adéquate. Mais cette tendance a tellement le vent en poupe aujourd’hui qu’il arrive maintenant que le juge aille parfois à l’encontre de mon expertise, précise-t-il.» 

Il faut dire que le père du 21e siècle est de plus en plus moderne. «Les pères que je défends, surtout ceux âgés de 30 à 40 ans, ont beaucoup plus d’implication auprès de leurs enfants que leurs aînés», explique pour sa part Jean Reynolds, avocat en droit de la famille et intervenant juridique auprès de l’organisation RePère à Montréal.    

Le constat que dresse le Portrait statistique des familles au Québec 2011 du ministère de la Famille et des Aînés est encore plus évocateur. Pour cette étude, l’une des principales évolutions survenues entre 2001 et 2006 au sein des familles québécoises se caractérise par une progression de l’implication des hommes dans l’offre de soins aux enfants. «En 2001, 16,9% des conjoints y consacraient 15 heures ou plus par semaine, comparativement à 18,2% en 2006, pendant que la proportion, bien que plus élevée, demeurait identique chez les femmes, à 28,2%». Et, depuis 2006, la tendance semble tenir le cap. 

Pour Bernard Vézinat, médiateur familial et avocat à Montréal, «la garde partagée, lorsque la situation le permet, est ce que l’on devrait favoriser pour le bien-être de l’enfant à travers la médiation. Le tribunal est l’endroit le plus extrême pour régler une garde d’enfant.» Souvent, et dans les deux camps, les coups les plus bas y sont perpétrés. Au milieu de cette joute verbale, qui tourne parfois à une guerre des égos, «l’enfant sortira presque toujours perdant, sauf si les parents réussissent à sortir de cette épreuve sans animosité», précise le médiateur, sans trop y croire. 

Par chance, dans une grande majorité des cas, les parents préfèrent une entente à l’amiable évitant tous désagréments nuisibles à l’enfant. «80% des parents qui se séparent s’entendent pour la garde de leurs enfants. Il n’y a que 20% des affaires de  divorce avec enfant qui vont devant la Cour, et je n’interviens que dans 5% de ces cas, précise Richard Langevin.» 

LE SOUTIEN S’ORGANISE
Sous la pression des organismes pour la -valorisation de la paternité au Québec, le Ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine (à défaut d’un ministère de la Condition masculine) a publié pour la première fois, en mai 2011, un répertoire d’organismes québécois œuvrant pour le soutien des pères en difficultés. 

On s’entend bien, il ne s’agit là que du recensement des organismes aux Québec qui s’investissent depuis des années pour le mieux-être des pères après la rupture. On pourrait croire qu’il n’y a là rien de révolutionnaire. Pourtant, il a fallu attendre mai 2011, après un combat de chaque instant du milieu communautaire, pour arriver à la publication d’un répertoire reconnu par le Ministère. 

La présidente du RVP, Diane Dubeau, et son directeur, Raymond Villeneuve, ont été les premiers sur le front à soutenir ce projet. Une association homme-femme qui montre combien la lutte pour une meilleure reconnaissance de la paternité ne se conjugue pas qu’au masculin. 

Ainsi le répertoire intitulé Être présent sur la route des pères engagés, publié en mai 2011, comptabilise 78 organismes et 123 modalités de soutien aux pères dans toutes les régions administratives du Québec. C’est à Montréal que la concentration de ces organismes est la plus forte.  

En comparaison, en 1996, ce n’étaient que 23 organismes qui étaient dénombrés, et ce, dans quatre régions administratives.  

Si la tendance se maintient, tout porte à croire que le père pourra bientôt être reconnu à juste titre dans sa paternité. Mais, attention! Comme le dit Raymond Villeneuve: «Ce n’est qu’un début!» Le gouvernement, la justice, les organismes (tant au masculin qu’au féminin), les mères et les pères ont encore à mener un travail de longue haleine pour rétablir l’équilibre au sein de la famille. Ils doivent œuvrer ensemble vers un seul but, le bien-être des enfants, qui feront la société québécoise de demain. 

Aujourd’hui, les chiffres de Statistiques Canada dénotent que le nombre de couples mariés a dégringolé au Québec. Celui des unions libres n’a, par contre, cessé d’augmenter, tout comme le nombre de familles monoparentales. En 2006, les dernières statistiques disponibles pour le Québec comptabilisaient 274890 mères et 77935 pères monoparentaux.

Dans l’état actuel des choses, où l’égalité des sexes doit être «égale» des deux côtés, le jeu des 7 familles n’a plus qu’à être réinventé. Et les pères doivent continuer à définir activement leur nouveau rôle… Parce que personne ne le fera à leur place. 





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