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Rencontre

Le 15 octobre 2012 - 13:44  | Par: Jean-Philippe Cipriani | Photos : Jean-François Brière | Mise en beauté : Sylvie Léveillé, Agence Gloss
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Amir Khadir, le dérangeur

Amir Khadir, le dérangeur

Il s’est placé en travers du projet de loi sur l’amphithéâtre de Québec. Il ne s’est pas gêné pour interpeller Lucien Bouchard et Henri-Paul Rousseau en pleine commission parlementaire. Entre un lancer de chaussure et un boycottage, Amir Khadir ne laisse personne indifférent. Le député de Mercier donne une image pugnace de la gauche. Le chapeau lui fait: il dérange et il aime ça.

Son attachée de presse avait bien précisé qu’il était daltonien. «Deutéranope, nous corrige rapidement Amir Khadir. Il me manque un cône sur trois, pas deux. La couleur orange, je ne sais jamais si c’est rouge ou si c’est jaune. Ça peut vous donner une idée sur mes difficultés politiques.»

Pince-sans-rire, il fait référence à la teinte inattendue qu’a pris le Québec lors des dernières élections fédérales. Si, comme plusieurs, il a été surpris par cette vague orange, Amir Khadir espère bien voir son parti, Québec solidaire, profiter du succès du NPD.

La tâche risque d’être plus ardue dans la capitale. Il a fait rager toute la planète Nordiques avec son opposition au projet de loi visant à protéger l’entente entre Quebecor et la Ville de Québec, mauvaise presse à la clé. Dommage collatéral: l’affaire a contribué à la crise qui a secoué le Parti Québécois.

Le maire de Québec, Régis Labeaume, l’a même accusé de ne pas aimer les gens de Québec. Amir Khadir contre-attaque: «Le maire Labeaume voit la gestion [d’une ville] comme un modèle d’affaires: on conclut une transaction qui répond à des impératifs économiques, et ensuite, on demande aux politiciens d’arranger les détails.»

«Ça vient en contradiction frontale avec le débat qu’on a depuis deux ans sur la gestion des fonds publics, l’octroi des contrats et la transparence. Je vois mon rôle comme celui de renverser cet ordre des choses. Oui, je me vois un peu comme un justicier, parce que je demande que l’économie se soumette à la société, tandis que les élus sont devenus au service servile de l’économie.»

Selon lui, la classe politique a montré «toute son insuffisance devant les tout-puissants» par simple calcul électoral.  

«Parce que M. Péladeau est grand, parce que la Ligue nationale de hockey est forte, régit ses propres lois et n’a de compte à rendre à personne, parce que les gens de Québec désirent une équipe de hockey et qu’ils sont pris en otage par les règles internes de la LNH, nos politiciens plient. Ils font n’importe quelle courbette inutile en utilisant les fonds publics. Devant ce tableau, les gens ont l’impression que les décideurs publics n’exercent pas leur fonction de manière digne et transparente, et dans le meilleur intérêt des contribuables.»

LE MILITANT
Toujours nerveux sur sa chaise, comme à l’affût, Amir Khadir répond à tout avec une conviction marquée. Il est arrivé avec 45 minutes de retard au rendez-vous fixé à son bureau de circonscription. Le député a la précision du médecin et la bohème de l’activiste. Amplement le temps de faire le tour des lieux. Sur la table, des publications de gauche comme À Bâbord et L’Itinéraire, de même qu’un Devoir où Khadir fait la une, chapeautant un article où il «dégringole» de la première à la septième place sur l’échelle de popularité.

«Il y a des adversaires qui fabriquent des crises, nuance-t-il. On dérange des gens. Il y a tout un procédé en marche pour me dépeindre comme un vociférant. Ça fait partie des règles de leur jeu.»

Amir Khadir se décrit avant tout comme un militant. Sa famille a fui la dictature de l’Iran en 1971. Il avait alors 10 ans. Sa famille s’est installée à Montréal, mais, malgré l’exil, elle a continué à militer au sein de l’opposition iranienne, à distance.

Jeune étudiant en physique, il souhaitait étudier la philosophie, mais il s’est tourné vers la médecine «par militantisme». Il cite Che Guevara, Salvador Allende et Norman Bethune, tous toubibs, comme des modèles.

Amir Khadir est devenu microbiologiste-infectiologue. Malgré son élection, il pratique d’ailleurs toujours deux matins par mois à l’hôpital Pierre-Le Gardeur. Mais son acharnement à débusquer les virus n’a jamais pu se limiter aux patients. 

Candidat défait pour le Bloc québécois en 2000, il tente sa chance au provincial sous les couleurs de l’Union des forces progressistes, en 2003, puis de Québec Solidaire, en 2007. Le 8 décembre 2008, il devient le premier député de l’histoire de QS, battant le bloquiste Daniel Turp dans la circonscription de Mercier, au cœur du Plateau Mont-Royal.

Sur le mur qui mène à son bureau, des photos de ses prédécesseurs dans le comté de Mercier, toutes allégeances confondues, alignées dans l’ordre: Robert Bourassa, Gérald Godin (son idole), Robert Perreault, Nathalie Rochefort, Daniel Turp. 

«Gérald Godin, par la parole, a eu des excès beaucoup plus importants que j’ai pu en avoir par mes gestes. Mais il avait une sensibilité que moi je n’ai pas. J’ai davantage la fibre militante, de combat, de tranchée, parce que j’ai toujours fait ça dans ma vie.»

Si Godin avait sa Pauline Julien, Khadir a sa Nima Machouf, avec laquelle il a eu trois enfants. Épidémiologiste de profession, engagée au sein de Projet Montréal, elle est sa complice depuis l’enfance. Mais pas question de la balader comme une potiche ou de la faire monter sur la scène lorsqu’il gagne ses élections. «Je me suis toujours demandé pourquoi ils font ça», songe-t-il d’ailleurs.

Il aurait aimé être poète comme Godin, écrire des vers à sa belle, qu’il adore, les soirs de pleine lune, qu’il adore aussi. «On sait que, de temps immémoriaux, les ébats amoureux se déroulent plus souvent au clair de la lune qu’au grand jour du soleil. C’est très associé à l’amour, au romantisme. La lune est très chantée dans la poésie iranienne.»

Et le voilà qui récite un poète du dimanche appelé AK: «Des deux yeux de l’une au chant de la mi-lune / je veux les jeux fous de ma très douce brune / pour peu que ses joues prennent émoi à ma brume / un vœu élégant jaillira en écume.»

«Dans l’histoire de l’humanité, ce dont on est le plus fier et qui suscite le plus d’adhésion et de permanence, c’est l’immatériel, affirme-t-il. C’est la littérature, les œuvres d’art, c’est l’architecture, pas pour leur fonction, mais pour leur beauté. C’est les sentiments nobles véhiculés à travers le folklore, les textes religieux, l’expression artistique.»

Mais député, au bout du compte, ça vaut le coup? «Pour rompre avec une certaine quiétude de ma vie, de celle de mes enfants et de mes proches, pour abandonner ma profession dans laquelle j’avais un plus grand confort que maintenant, il faut que ça vaille la peine. Il faut que ça veuille dire quelque chose.»

INCARTADES ET CONTROVERSES
Amir Khadir s’inscrit parfaitement dans l’ère actuelle où les forts en gueule récoltent l’attention et la popularité. Il est qualifié de rebelle ou de délinquant par les chroniqueurs politiques. Il ne s’en cache pas. 

«J’ai toujours été impliqué dans plusieurs manifestations, ce n’est pas nouveau. Mais comme je suis maintenant député à l’Assemblée nationale, le kodak s’impose.»

Depuis son élection en 2008, il a commis des incartades mémorables: lancer de la chaussure sur une effigie de George W. Bush, parrainage de la pétition réclamant la démission de Jean Charest, manifestation devant un marchand qui vend des souliers fabriqués en Israël, commentaires désobligeants sur la monarchie britannique. Khadir est grinçant, parfois trop.

«Des choses qu’on fait deviennent un hameçon, on prête flanc à certaines choses. Par exemple, quand j’ai parlé de la monarchie comme un système parasitaire, j’aurais pu le décrire autrement, sans utiliser le terme. »

Il raconte avoir tout bonnement «rendu service» à un journaliste, un dimanche après-midi pauvre en nouvelles, qui cherchait des commentaires sur la venue du couple princier. «J’étais loin de me douter que ça ferait la une de son journal et que ça circulerait jusqu’à Londres ou en Nouvelle-Zélande!»

Mais bien loin de la monarchie, c’est son attaque contre l’ancien monarque de la Caisse de dépôt et placement, en mai 2009 lors d’une commission parlementaire, qui lui a valu le plus de louanges. Devant des députés déférents, Henri-Paul Rousseau était venu répéter qu’une «tempête parfaite» sur les marchés financiers avait provoqué les pertes de 40 milliards de dollars de l’institution qu’il présidait.

Amir Khadir n’a jamais pu digérer une telle insouciance. «Vous êtes de ces nouveaux monarques qui se croient tout permis et au-dessus de tout jugement, lui a-t-il lancé devant le regard médusé des autres députés. Je pense malheureusement que, comme souvent, l’arrogance et le mépris cachent une certaine lâcheté, vous avez préféré démissionner au milieu de la tourmente, vous cacher.»

Après cet épisode, la cote de popularité d’Amir Khadir a grimpé en flèche, malgré les critiques de ses collègues de l’Assemblée nationale. «Ça ne me dérange pas parfois de transgresser certaines règles tacites de comportement de parlementaire, explique-t-il. »

N’empêche, s’il admet son côté franc-tireur, il revendique aussi le droit à l’erreur. «Je ne plairai pas à tout le monde. Parfois, je ne suis pas très habile. J’aimerais que ceux qui nous appuient ne se désolidarisent pas à la première occasion parce que j’ai dit ou fait quelque chose dans lequel ils ne me suivent pas parfaitement.»

Maintenant qu’il est devenu la figure et la voix de Québec Solidaire, on en vient à oublier qu’officiellement, il partage la tête de Québec Solidaire avec Françoise David. «C’est très ingrat pour Françoise, admet-il. Surtout qu’on est porte-parole d’un parti qui se veut paritaire. On a essayé d’être toujours à deux pour nos points de presse, mais les journalistes ont été particulièrement indifférents par rapport à Françoise, ce qui fait qu’elle n’est plus venue.»

JOUER LE JEU
L’entrevue terminée, Amir Khadir marche sur le trottoir pour la séance photo, des gens l’interpellent par son prénom. Ils le saluent, le félicitent, l’encouragent à continuer. Il n’aimerait pas la comparaison, mais il semble aussi à l’aise que Denis Coderre. L’amour des électeurs peut cependant devenir une drogue.

«L’accueil des gens et l’attention, bien sûr que c’est grisant, souligne-t-il. Il arrive un moment où, par enthousiasme, il y a un débordement d’affection qui flatte l’ego. Il faut constamment, par discipline personnelle, se rappeler à l’ordre, se remémorer qu’on est une quantité finie dans un ensemble. Qu’on ne serait rien sans le reste de la gang et que c’est un concours de circonstances qui fait qu’on occupe notre place.»

Il met le chapeau et se prête au jeu du photographe avec amusement, mais retenue. Le show-business, il veut bien s’y plier, si c’est pour les besoins de ses causes.

«Oui, j’ai des aptitudes personnelles, une certaine éloquence, une capacité à fuir les clichés et la pensée trop modelée, conclut-il. J’essaie d’exercer mon meilleur talent pour ne pas tomber là-dedans, et les gens aiment ça.»





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