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Rencontre

Le 15 octobre 2012 - 10:13  | Par: Jean-François Boily | Photographie: Crila, Assistant : Sébastien Miron
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Caroline Néron, la femme alpha

Caroline Néron, la femme alpha

En bon gars qui ne suit pas trop la télé, qui n’écoute pas vraiment de musique québécoise et qui ne porte pas de bijoux, j’étais bien content quand on m’a dit que j’allais rencontrer Caroline Néron. Je me suis dit tout de go: «Cool! Tout un plomb. J’ai hâte de la voir en vrai.»  Or, après cette réaction toute naturelle de gent masculine, je me suis mis à m’interroger. Je ne la connaissais pratiquement pas, sauf à travers les idées reçues, le filtre des médias et les coups de gueule de critiques qui se plaisent à la détester… Qu’aurais-je à lui dire? Le courant passerait-il? Après coup, j’avoue avoir été conquis par la chaleur et le naturel de Caroline Néron. Entretien avec une femme d’affaires assez fatale, un bijou de fille.

Afin d’arriver un peu moins niaiseux à l’entrevue, j’ai d’abord questionné les gens de mon entourage, pour rapidement m’apercevoir que tout le monde avait quelque chose à dire sur Caroline Néron – les hommes autant que les femmes. On aime son franc-parler. On insiste sur sa beauté indéniable. On souligne sa voix rauque et sexy. On parle de ses nombreux rôles à la télé et au cinéma (en précisant, par exemple, qu’on a adoré Stella dans Diva, mais qu’Eternal, franchement, quel navet). Quand on aborde sa carrière de chanteuse, on avoue avoir bien aimé son dernier album, plutôt intimiste, mais on retient surtout le flop de Reprogrammée (qu’on n’a jamais écouté, à vrai dire, mais qui a été tellement mal reçu qu’on s’en souvient encore…) «Et elle fait aussi des bijoux!», ajoute-t-on avec du respect ou de la dérision dans la voix. En somme, quand on parle de Caroline Néron, on dit à peu près tout et son contraire. Elle a ce don de déclencher les passions. 

«Si j’étais un homme»
C’est le titre d’une entrevue avec Caroline Néron parue en 2007 dans la Voix du Village, qui se voulait une sorte de réponse de la chanteuse aux dures critiques qui avaient accueilli son deuxième album. Pour illustrer le propos, on avait transformé Caroline Néron en homme, avec une fausse barbe et tout. Le déguisement était parfait et le résultat saisissant. Si j’étais un homme, c’est le point de départ de notre entretien. La diva est volubile.

«Mon deuxième album, c’était un album de nuit, de la musique de club, comme on voit chez les Rihanna ou les Beyoncé, explique Caroline Néron. C’était un album très léché sur le plan de l’esthétique, et très sexy. Mais la réponse des journalistes avait été très mauvaise. Personne ou presque n’avait écouté le contenu. La critique s’était arrêtée à la pochette: trop sexy. Pour la première fois, ça m’avait vraiment atteint. Je réalisais que, dans notre marché, ce n’était pas nécessairement bien vu d’avoir une belle image léchée. L’idée de l’article était de se poser la question suivante: “Si j’étais un homme, aurait-on critiqué le fait que je sois sexy, ou si, au contraire, on aurait plutôt été séduit par le fait que je sois un homme populaire et, qu’en plus, je sois sexy?” Je pense que le sex appeal féminin est beaucoup plus vu comme une menace que chez l’homme. Je n’essaie pas de changer les choses, ce n’est pas ma bataille. Mais je suis très consciente que le milieu des femmes, dans l’opinion publique, est beaucoup plus difficile que celui des hommes.»

Caroline Néron vit cette période comme un coup de fouet. À partir de là, elle décide de devenir entièrement maître d’œuvre de ses projets, abandonne son gérant et se consacre à fond au développement de son entreprise de bijoux, créée deux ans auparavant. La détermination ne laisse pas de place à l’abattement, Néron trouve ses réponses dans le travail. Et la croissance est au rendez-vous.  

Punching bag critique?
Or, quand je demande à Caroline Néron ce qu’elle pense de la critique, je sens qu’elle garde une petite rancœur envers certains journalistes particulièrement acerbes, qu’elle me demande avec délicatesse de ne pas nommer, pour éviter de nourrir le cercle vicieux de la médisance. Bien qu’elle tâche d’en rire et de s’en détacher, le rose qui colore ses joues et son ton qui monte légèrement trahissent sa sensibilité. 

«La critique, c’est qui? C’est une personne engagée par un journal qui a son opinion. Il ne faut pas prendre ça trop sérieusement. Je vis très bien avec la critique constructive et, souvent, elle m’a vraiment influencée et appris, poursuit-elle. Mais il y a aussi une critique méchante, où les opinions personnelles ressortent. Certains critiques se sont fait une opinion et ne veulent absolument pas voir ou entendre ce que je fais, parce qu’il y a quelque chose qui les dérange chez moi. Ce sont ceux que j’appelle “les complexés”! Des fois, ils me haïssent tellement que je me dis qu’au fond, ils m’aiment bien. Au final, ma seule vraie critique, c’est le public. Ce sont les gens qui me donnent envie de continuer et qui me poussent. Parce que je les reçois, les courriels. Je les rencontre, les gens qui écoutent mes chansons, qui vivent l’émotion et qui sont touchés par mes projets. Je pense aussi que les plus grands sont les plus critiqués. Je ne dis pas que j’en fais partie, mais quand je me compare à des plus grands que moi, je vois qu’eux non plus n’y échappent pas… Parlez-en en bien, parlez-en en mal, mais parlez-en! C’est un fait. Quand les gens ne parlent plus de toi du tout, c’est là que c’est un problème.» 

Femme fatale d’affaires 
Maintenant qu’elle est à la tête d’une entreprise comptant 120  employés et que son chiffre d’affaires annuel dépasse les 10 millions de dollars, Caroline Néron se remémore, le sourire en coin, les débuts difficiles de son entreprise, à l’époque où sa cuisine était le quartier général de l’entreprise.

«Je n’ai jamais vraiment aimé faire à manger, donc, quand tu ouvrais mes armoires, ce que tu trouvais, ce n’était pas de la bouffe, mais du matériel pour faire des bijoux. J’ai toujours été très forte sur le take out!, confie-t-elle en riant. Même si j’ai étudié en finances à McGill, je n’écoutais pas vraiment. En fait, je voulais seulement apprendre l’anglais pour pouvoir être comédienne en anglais. La première année de ma compagnie, tout ce qui touchait à la comptabilité, par exemple, je n’ai pas pu m’investir là-dedans. Ce n’était vraiment pas en moi. Après un an, je me suis rendu compte que je n’avais pas assez inclus de coûts dans mes produits, comme les salaires, le matériel, etc. Bref, chaque fois que je vendais un bijou, je perdais de l’argent. On peut donc dire que j’ai appris les affaires sur le tas. À mes dépens.» 

Dans le processus de croissance de son entreprise, une série de désillusions – qu’elle appelle des «échecs» – a tôt fait de mettre Caroline Néron au diapason de la réalité des affaires. «J’ai vite constaté que tu ne peux pas fonctionner sur une poignée de main. Ou très rarement. Après l’importance d’une bonne comptabilité, c’est la deuxième grosse leçon que j’ai apprise! En général, quand l’argent entre en jeu, c’est là que tu te rends compte qu’il n’y a plus d’amis. Il y a beaucoup de requins, de gens qui vont essayer de te manipuler. Sur ce plan-là, j’ai eu beaucoup de déceptions. J’ai donné des parts de ma compagnie par trois fois, et je me suis battue pour les ravoir… C’est comme le contraire de la création. C’est là que j’ai commencé à me dire: “Assure tes arrières, pour le futur, parce que tu sais jamais quand les gens peuvent se retourner de bord, même les plus fiables ou les plus honnêtes.” L’argent, ça change le monde et je trouve ça triste. C’est un constat que j’ai fait après plusieurs déceptions. Mais veux ou veux pas, je me suis fait les dents. Et une carapace aussi. Je reste la même personne et je veux croire que le monde est bon et que le monde est vrai, mais je ne le fais plus sans contrat!» 

Les hommes, un marché à conquérir
Maintenant que les gammes de bijoux pour femmes sont bien lancées (elles comptent déjà plus de 300 produits) et que l’entreprise croît à bon rythme, les hommes font partie des plans d’expansion de Caroline Néron.

«J’ai décidé de viser l’homme d’affaires. C’est une gamme de bijoux très class, très chic, mais qui restent quand même abordables. Aujourd’hui, on sent que l’homme est de plus en plus métrosexuel et qu’il prend le temps de s’arranger, de se parfumer de se faire la manucure-pédicure. On sent que l’homme a le goût de s’entretenir au même titre que la femme, et que celle-ci recherche ça chez l’homme. Ça va aussi avec le fait, il me semble, qu’il y a de plus en plus de célibataires. Comme l‘homme s’entretient de plus en plus, alors, pourquoi par le “bijouter”? Pour moi, le bijou, c’est le souci du détail. Le petit coup d’éclat que tu donnes à ton look et au fait que tu prennes soin de toi. C’était donc important de proposer une belle gamme pour hommes. J’offre maintenant une centaine de modèles, des bracelets, des boutons de manchette, des colliers, des pendentifs, des bagues, et même des montres, à partir du mois de novembre, des trucs de qualité faits en Suisse. Pour moi, la qualité, ça va de soi, il faut que ce soit là.» 

Et la beauté, dans tout ça?
Un petit tour sur internet a vite fait de nous convaincre que Caroline Néron a toujours largement mis en valeur sa beauté physique, et ce, qu’elle chante, acte ou vende des bijoux. Qui plus est, elle semble très à l’aise de le faire. Et ce n’est pas là un reproche – au contraire. C’est agréable à voir.

Même si je me trouvais un peu impoli, je n’ai donc pu m’empêcher de demander à Caroline Néron comment le fait d’être un sex-symbol – ou du moins une très jolie petite mère de famille – avait pu jouer, selon elle, sur l’évolution de sa carrière. 

«Je pense que la beauté physique, c’est un bonus pour moi, répond-elle sans hésiter, mais c’est surtout une question de charisme. Je ne pense pas que je serais rendue où je suis dans ma vie, que j’aurais eu les rôles que j’ai eus, si j’étais juste belle. Je crois que c’est un plus, un bonus, mais ce n’est pas du tout la raison pourquoi ma carrière s’est mise à fonctionner. Définitivement, j’ai senti que je devais travailler très fort, parfois, pour prouver à certaines personnes que je n’étais pas juste belle. Souvent, aussi, envers certaines femmes qui me percevaient comme une menace, il m’a fallu être consciente de ce que je dégageais. Par contre, avec les hommes, je ne sais pas si c’est ma voix ou ma posture, mais je n’ai jamais été flirtée. On ne m’a jamais fait non plus de propositions indécentes… Des fois, certaines belles filles tombent dans ce panneau-là: les hommes les voient comme des victimes et leur promettent la lune, à condition qu’elles couchent avec eux le soir. Dans mon cas, je n’ai jamais vécu ça. C’est même le contraire, j’ai côtoyé plus d’hommes intimidés que d’hommes qui me faisaient sentir que leur but premier, c’était de me “consommer”! En fait, c’est naturel pour moi de garder les hommes à distance. C’est très rare que je me fais flirter.» 

L’ambition sans le doute
À voir son parcours d’affaires fulgurant et le bonheur qu’elle semble retirer de son entreprise, on constate que Caroline Néron a trouvé sa place dans l’univers du bijou, qui laisse s’exprimer à la fois sa créativité et sa fibre entrepreneuriale. 

«Je n’ai jamais eu de doutes sur le fait que j’étais une artiste. Je ne pense pas que je pourrais être la femme d’affaires que je suis si je n’étais pas une artiste. J’ai choisi un domaine où je pouvais m’accomplir à travers ma créativité chaque jour de ma vie. Définitivement, j’ai des instincts de femme d’affaires et c’est quelque chose qui m’amuse de pouvoir faire avancer mes projets, mais je n’aurais pas pu vendre un produit s’il n’avait pas été porteur de créativité.» 

Bien en selle à la tête de Bijoux Caroline Néron (BCN), elle entrevoit l’avenir avec confiance. «Je viens d’avoir 38 ans et j’adore le fait de vieillir. Être bien dans sa peau, c’est un tout. Si tu fais seulement t’investir dans ton physique, l’âge va finir par te rattraper. Par contre, si tu t’épanouis à d’autres niveaux, surtout dans le travail, parce que c’est une chose que tu fais tous les jours de ta vie, tu ne sentiras jamais que la jeunesse est une menace.» 

Au terme de cette rencontre, Caroline Néron confie que, pour célébrer ses 45 ans, elle aimerait bien être à la tête d’un réseau international comptant plus de mille boutiques, un empire du bijou dont les ventes cumulatives auront franchi le cap du milliard de dollars… rien de moins. Chez elle, femme alpha s’il en est, l’ambition n’est jamais minée par le doute.

 





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